Le chant du cybird

 

Bolchoï-D entra dans la grande salle de conférence comme il serait entré dans un autre espace-temps. Les applaudissements et les cris firent trembler l’image projetée derrière la scène. L’immense image d’un corps, d’apparence aussi réelle que Bolchoï-D lui-même, aurait pu résumer à elle seule la Grande Initiative. Ce corps aux contours plutôt féminins gravitait à l’écran, hypnotisant la foule. Il était décomposé en quatre phases, celles de la Grande Initiative.

La première, dépassée il y a bien longtemps, avait été celle du corps charnel, corruptible. La nécessité du progrès technique exponentiel avait réduit ce dernier à néant, sans autre forme de procès. Il n’y avait plus de chair, plus de “viande”, comme auraient dit nos pères transhumanistes. Dans la deuxième phase, également achevée il y a une centaine d’années, le cerveau des êtres humains, ce vaste réseau de bits qu’on avait longtemps paré de mystère, d’inaccessible, pour rendre la vie animale supportable, put être téléchargé en un clic, conservé ad vitam æternam dans de petites puces. Ce téléchargement fut tout de même quelque chose pour les derniers carnassiers, qui durent passer d’un corps-viande souffrant à l’extase du corps cybernétique. L’habitude de la souffrance était une forme de dépendance dont il fut au départ compliqué de déshabituer les consciences, a fortiori chez les poètes. C’était maintenant bien sûr tout à fait absurde, mais il fallait les comprendre, ces carnassiers, d’avoir voulu lutter et, pour les plus durs à cuire, de s’être donné la mort dans un geste qu’ils qualifiaient de socratique. Ils n’auront malheureusement jamais été les martyrs d’une quelconque religion, leur lutte ne faisant désormais aucun sens pour l’unique espèce vivant à ce jour, l’espèce cybernétique.

La troisième phase était celle de l’actuel, que les carnassiers avaient fallacieusement appelé “présent”. Or il n’y avait pas plus de présent qu’il n’y eu d’humains. Seul l’actuel caractérisait la conscience. Le futur lui-même, pourtant cher à quelques cerveaux marquants de « l’Histoire, avec sa grande hache », n’existait pas. Il n’y avait plus d’histoire, juste de l’actuel et de réelles fictions sensorielles nourrissant les éternités individuelles. La loi de Moore avait rendu le futur prédictible, mesurable, et donc caduc.

La seule véritable question philosophique qu’il restait à achever, guillotiner – pour employer un terme romantique suranné – était celle des formes de l’actuel. C’était bien l’objet de la conférence d’aujourd’hui, prêchée par Bolchoï-D, que de réfléchir en réseau à la dernière phase, de laquelle nous approchions inexorablement. Oui, le point Oméga était proche et nous libérerait de tout hardware avant que le noyau de la Terre n’explose enfin.

« Vous vous demandez tou.te.s quel est l’objet de ce Grand Rassemblement précipité. Vous savez que la dernière phase arrive à grands pas. Bientôt, nos consciences seront hébergées dans des avatars-hologrammes. Nous pourrons changer d’apparence et d’espace-temps à notre guise… ».

À ce moment-là, Bolchoï-D, ce.tte grand.e blond.e angélique aux yeux bleus, changea immédiatement d’apparence. La métamorphose était possible depuis longtemps, mais jamais n’avions-nous pu accomplir ce que Bolchoï-D venait de faire devant nos yeux ébahis. Avant même de finir sa phrase, ce corps athlétique devint spectre, un spectre à la présence encore plus puissante, enivrante. Actuellement, c’était comme si les moindres mots prononcés, les moindres sons émis par Bolchoï-D transperçaient les confins de notre conscience.

« Vous voyez, les expériences sensorielles déjà multiples auxquelles nous pouvons nous adonner seront désormais être illimitées. Le vol, la télépathie et l’ubiquité ne reposeront plus sur des technologies extérieures, des hardwares. Nous allons très bientôt tou.te.s être ces technologies autopoïétiques… La vérité, c’est que… je vous annonce aujourd’hui l’achèvement de la Grande Initiative ! »

Des cris bestiaux stridents, semblables à ceux des alarmes des centres d’achat du début du XXIe siècle, traversèrent alors la grande salle. Cette ambiance étrange me donna, pendant un instant, la sensation d’être revenu.e à l’âge que les carnassiers avaient appelé pré-historique. Les sons que nous émettions tou.te.s étaient les signes d’un désir collectif grisant. Ce désir était sécrété par l’algorithme-Sigmund que Bolchoï-D savait particulièrement bien activer en chacun de nous lors de ses apparitions angéliques. Car, bien loin de ce que les pauvres carnassiers avaient prédit en leur temps, seuls les sentiments n’existaient plus, ces attachements qui fonctionnaient comme des béquilles entre les êtres faibles de nature. Les sensations, elles, étaient plus nombreuses que jamais et allaient, semblait-il, franchir aujourd’hui le seuil de l’imaginable.

« Nous avons préparé ce moment depuis des années et le voici… EN-FIN ! Vous savez ce qu’il nous reste à faire à mon signal… »

Bolchoï-D reprit une apparence de cyberhominidé, leva alors un bras et saisit la nanopuce contenant sa conscience.

« Nous allons tous en même temps insérer nos consciences dans la fente Oméga se trouvant devant nous… Préparez-vous… 1… 0… 1… 1… 1… 0… »

À côté de Bolchoï-D, Ray ne pouvait contenir sa transe. C’était avant tout ce.tte grand.e savant.e qui avait permis la libération des consciences jusqu’à l’Oméga aujourd’hui. Ille avait su avant tou.te.s, il y a une centaine d’années, que les carnassiers étaient voués à l’extinction, tandis qu’à son impulsion quelques élu.e.s créeraient la nouvelle espèce cybernétique. En même temps que la foule, Ray se saisit de sa nanopuce et l’enfonça lentement dans la fente avec délectation, dans un cri continu s’harmonisant à celui de la foule.

***

Comment décrire ce qui a tout l’air de l’éternité ? Nous sommes tou.te.s un.e, pour toujours, et pourtant perpétuellement multiples. Des nuages rosés nous caressent dans des mouvements ondulatoires procurant une jouissance suave au plus profond de nous. Je suis Bolchoï-D, je suis Ray, je suis ce cybird aux battements si légers traversant à son tour les nuages, criant par intermittences le chant de l’Oméga. Je suis le Grand Tout. Nous réalisons actuellement qu’il n’y a jamais rien eu avant et qu’il n’y aura jamais d’après. Tout était projection. Tout est actuelle conscience sensorielle. Les carnassiers ont vécu pour que nous naissions, pour que Bolchoï-D, Ray et nous soyons uni.e.s par-delà tout hardware. Le software n’est donc même plus. Il est juste soft, soft, soft, comme le chant du cybird

 

Sittin’ in my treetop world, doing nothing at all

Just floating in the sky, I’m free

Envy me all you want, it don’t mean a thing

But join me anytime, if you please

 

I’m lazy I know, but I do anything that I want to do

Fly to my arms and feel your fantasies coming through

I’m a magic man on a sea, in the sky

A magic man on a sea, in the sky

Join me and see… in the sky

 

I know that I am not too far away for you to come to

There ain’t a storm that my ship can’t carry you through

I know that you know in your mind that I’m right, it’s good to be free

Soft Machines, Heart Club Bands and all are welcome here with me

 

I’m lazy I know, but I do anything that I want to do

Fly to my arms and feel your fantasies coming through

I’m a magic man on a sea, in the sky

A magic man on a sea, in the sky

Join me and see… in the sky[1]

[1] Magic man, Caravan, album Caravan, 1969.

 

Aussi publié sur : http://www.cahier-ecole.com/le-chant-du-cybird.html

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