La Chouette – Partie 1

Debout, agrippée à la branche de l’arbre majestueux et décadent, les serres enfoncées dans l’écorce, elle observe de sa curiosité naturelle la forêt à proximité, et des flammes dansent dans le jaune de ses yeux. 
Le bois qui crépite dans cette fournaise semble crier tant de supplice que de jouissance, dans ce moment de torture propre à la vie mourante, qui ne permet plus de distinguer la vie et la mort, réunissant le tout dans une explosion joyeuse de puissance vitale.
« C’est ainsi que le monde se révèle dans toute sa pureté », pense la chevêche, protégée par la barrière de la rivière, mais sentant la chaleur gagner son abdomen. « C’est ainsi que les arbres peuvent percevoir l’obscurité et la lumière à la fois. »

Elle se réveilla soudainement dans la chambre tiède laissant passer la lumière matinale. Cet oiseau qui revenait sans cesse dans ses rêves, elle savait qu’elle le retrouverait ce soir, peut-être sous une autre forme. Il était aussi vivant qu’elle et lui en apprenait peut-être plus sur ce monde que les vieux barbus avec qui elle dialoguait chaque jour. Elle se leva, traîna des pieds jusqu’à la cuisine et saisit une tasse qu’elle remplit de sa drogue quotidienne. Le monde était devenu l’absurdité même. Il fallait se droguer pour espérer supporter la vie, s’exciter la journée, se calmer le soir pour s’abandonner aux rêves. Mais les rêves nous révélaient les vérités les plus implacables, dès qu’on leur prêtait un tant soit peu d’attention. Elle sirota sa potion amère en pensant à la journée qui venait, aux sollicitations qui commençaient à biper sur son cell, qui la ligotaient avant même qu’elle ait pu émerger du brouillard nocturne. Elle pensa au couloir et aux rangées de bureaux poussiéreux qui abritaient les mêmes taupes passionnées qu’elles. Elle faisait partie du ministère de la recherche, cette grande tour en haut de la montagne. Payée à chercher la vérité, quelle plus belle vie pouvait-on rêver ? Elle ne pensait pas que la passion se serait éteinte si facilement.

Aujourd’hui était un jour spécifique, elle accueillait Ji, l’androïde qui travaillerait avec elle sur le thème de la liberté de la conscience. En rentrant dans le bureau, Ji lui lança un sourire espiègle et des mots directement cinglants :

« Enchanté. Alors, cette liberté, on s’y attèle ? »

Les androïdes étaient maintenant une nécessité dans tout projet de recherche digne de ce nom. Eux seuls étaient jugés de confiance pour récolter des données de terrain, pour extraire du réel cette substantifique moelle appelée data. Sans cela, elle pourrait toujours continuer à divaguer sur le concept de liberté, à remettre en question les présupposés, personne ne lui prêterait la moindre attention. Ji avait été employé pour étudier et répertorier les différentes formes de liberté présentes dans les consciences.

« – Dans un mois, ce sera fait. », lui dit-il dès le premier jour. « Le gouvernement aura toutes les clés en main pour satisfaire les besoins d’évasion de la population.
– Si seulement c’était une question évasion. Je m’évade dans mes rêves chaque nuit, mais j’y retrouve encore le réel, peut-être même plus violemment.
– Est-ce que tu prends assez de dopamine ? Ta dose n’est peut-être pas assez élevée. Ce type de pensées est typique des cerveaux en manque. Ça n’est pas bon de cultiver le négatif.
– Le négatif ? Je ne vois pas ça comme quelque chose de négatif, je pense au contraire que la critique a une puissance intimement positive dans sa capacité à éclairer le réel. »

D’un rire narquois, il conclut : « Hum… Peu étonnant qu’on m’ait confié ton projet. Écoute, je vais être honnête, on m’a spécifiquement demandé de prendre le lead. Le ministère ne peut plus accepter les divagations philosophiques inutiles des temps anciens, cela coûte trop cher. Les séances de yoga sont faites pour évacuer ce type de questionnements inutiles, tu devrais en profiter. Tu sais aussi bien que moi que la vérité n’existe pas, ça ne sert plus à rien d’y croire. Une seule chose importe, les datas, pour mieux connaître les besoins humains et androïdes et les pallier. D’ailleurs, pourquoi tu ne travailles pas dans la création de monades numériques ? Tu sembles avoir de l’imagination, autant qu’elle serve à quelque chose… Non ? »

Une envie de vomir la prit soudainement. Elle se sentit vieille, vieille, poussiéreuse et aigrie. En sortant des toilettes, elle croisa Rick, l’air compatissant et amusé, lui aussi.

« – Tu sais, on a de la chance de faire ce que l’on fait, d’être payés pour apprendre chaque jour. Le système a ses inconvénients, mais il est ce qui nous permet de vivre, pour le moment. Il suffit de trouver un moyen de naviguer là-dedans.
– Comment fais-tu pour naviguer dans un système qui t’impose ce que tu dois chercher avant même que tu aies commencé ? À quoi bon réfléchir à la liberté si c’est pour donner aux élites les moyens de mieux la dresser ? Nous sommes tous les agents pragmatiques et résignés d’une organisation qui nous dépasse. Nous nous laissons emprisonner pour un stupide désir de paix collective. N’est-ce pas un peu lâche que de penser que l’on peut participer à cette mascarade tout en la faisant évoluer tranquillement ?
– Il faut être plus subtile, Adi… Ta révolte peut être motrice, mais ne la laisse pas te dominer. Rejoins-moi ce soir, à la galerie H, nous pourrons en parler plus longuement et je te présenterai quelques amis qui te plairont sûrement. »

Elle avait déjà entendu parler de la galerie H comme d’un lieu subversif, ce type d’endroit où l’on ne préfère pas aller et encore moins savoir ce qui s’y passe, enfin, c’est ce que ses parents en disaient à l’époque. À vrai dire, elle pensait que ce lieu n’existait plus ou avait été remplacé par je ne sais quel bar branché, ayant peut-être gardé fièrement une ou deux inscriptions aux murs laissées comme vestiges d’une période où l’on croyait que la contestation avait un sens, devait être revendiquée. L’idée même de contestation était quelque chose qui n’avait aucune consistance pour elle, si ce n’est celle du squelette d’un romantique en décomposition.

En arrivant dans la salle souterraine, après être d’abord entrée dans une pharmacie par erreur, Adi se sentit intimidée en voyant l’enseigne en forme d’oiseau. Le son d’un synthétiseur planait et elle se laissa porter lentement jusqu’au bar autour duquel se tenait Rick accompagné de plusieurs personnes. Il y avait du monde, tout autour, qui dansait nonchalamment dans l’obscurité lumineuse. Rick avait son air toujours ironique et calme quand il l’accueillit.

« Je suis content que tu sois venue, Adi. Je te présente John, je crois que vous aurez des choses à vous dire. »
John lui sourit : « – Alors, on t’a collé un androïde dans les pattes, finalement ? Tu étais une des dernières « résistantes »…
– Oui. Je ne sais plus trop ce que je fous là. Enfin, j’imagine que tout le monde se dit plus ou moins ça… Ji m’a conseillé ce matin de me reconvertir dans l’industrie des monades numériques. J’étais à deux doigts de l’insulter quand j’ai compris que c’était bienveillant. Je ne sais plus où la passion peut exister. Pas dans cette académie au pragmatisme étouffant et décervelant.
– Je te trouve bien fataliste pour ton âge, dit John en riant, puis reprenant son sérieux. On a besoin de gens comme toi ici. Tu auras de la place pour ta liberté.
– Ma liberté ? Tu l’as vue passer ? Je me méfie de ceux qui ont besoin de moi et me promettent la liberté…
– C’est parce que tu ne connais pas encore La Chouette.
– Ce bar de junkies ?
– Pas uniquement. Laisse-moi te faire visiter l’étage. »

Elle suivit John dans les escaliers, un peu étourdie par l’air lourd, se concentrant sur ses pieds pour ne pas tomber.
John ouvrit une porte qui donnait sur une pièce immense. Tout au bout, on distinguait à peine un socle de verre posé sur une colonne de marbre et abritant un petit objet. En se rapprochant, Adi pensa aux petites figurines en forme d’animaux que les enfants mettent sur leur table de chevet pour qu’elles les protègent. Puis, une fois devant la cloche de verre, elle vit que la figurine en question était une petite chouette. Celle-ci bougeait et semblait faite de nuages, tant son corps était à la fois transparent et brumeux.

« – J’ai… Je rêve de cette chouette depuis des mois.
– Comment ça ?
– Une chouette similaire apparaît dans mes rêves chaque nuit depuis environ trois mois.
– Oh… Est-ce que les rêves sont toujours les mêmes ?
– Non, ils changent en même temps que le monde, que ma vie, mais il y a des récurrences… comme l’arbre, le gouffre, la neige…
– Mmmm, j’imagine que tu les prends en notes ? À une époque, je le faisais beaucoup et je n’ai plus jamais eu la même perception du réel.
– Je n’ai pas besoin de le faire, je me souviens de tous. Mais je ne comprends toujours pas ce que veut me dire cette chouette, si ce n’est que mes petites recherches ne valent pas un clou face à l’Être…
– C’est déjà pas mal, non ? » Son air caustique colonisait à nouveau le coin de sa bouche.
« – Sûrement, si ce n’est que j’ai triplé ma dose de dopamine en un mois. J’ai déjà dépassé le maximum autorisé par le Ministère du Bien-être. »
Cette fois-ci, un peu de compassion se lisait dans ses yeux, mais, comme tous les fins psychologues, il faisait semblant de ne pas comprendre.
« – En quoi est-ce difficile à vivre ?
– … La question est plutôt : comment vivre tout court en sachant que ce qui nous anime ne servira jamais personne, ne sera pas même conservé dans les archives de la connaissance ? Je ne vis déjà plus, je survis.
– J’avais le même ressenti que toi il y a quelques années, avant d’atterrir ici, puis des pensées de ce type ressurgissaient parfois dans les moments critiques. Maintenant, cette question n’a plus de sens, pas plus que cette fausse idée de l’individu. C’est précisément la raison de l’existence de La Chouette.
– Je suis désolée, mais les religions, les totems, les dévouements quels qu’ils soient, ça n’a jamais été mon truc et je ne pense pas que ça le soit un jour.
– Ça n’est ni une religion ni une secte. Le mieux est que je te laisse seule un moment dans cette pièce. Je comprends ta méfiance, tu sais, j’avais la même…
– Oh non, je ne suis pas méfiante. Blasée, peut-être.
– Curieuse, aussi, j’ai ouï dire. Accepte de faire cette expérience… Je viendrai te chercher dans un moment.
– Euh… attends, je me mets où et je fais quoi ?
– C’est pas mon problème. À toute ! »

« Mais quel gros con ! » se dit-elle, à la fois irritée et désarçonnée. « Est-ce que j’ai vraiment que ça à foutre de rester seule à regarder un totem, alors qu’au même moment, cet abruti d’androïde me pique mon boulot ? »
La chouette la regardait calmement.
« Bon, ceci dit Rick a sûrement une raison pour m’avoir attirée dans ce repère de junkies. Ce type est mystérieux, il a toujours l’air d’en savoir plus que ce qu’il dit. Je suis sûre qu’il a fait partie de la Grande Rébellion… Alors, voyons ce que tu as à me dire, toi. »
Adi la fixa à son tour, inquisitrice, se demandant ce qui se cachait derrière cette chose assurément fabriquée par l’humain, pour autant simulant un regard perçant et une présence étouffante malgré la petitesse du corps.
En se plongeant dans ses yeux jaunes, Adi vit une scène étrangement familière, qui fut rapidement remplacée par une autre, tout aussi connue, puis ainsi de suite. Tous les rêves qu’elle avait faits ces derniers mois défilaient dans les yeux de l’animal artificiel.

L’intrépide aux yeux jaunes virevolte au cœur du précipice, s’engouffre dans le vide béant qui semble presque l’aspirer. Qui sait ce qu’il y a au fond ? Qui sait s’il y a même un fond ?
Elle plonge en hululant paisiblement.
« Que peut-on apprendre du néant ? » se demande, perplexe, l’arbre habillé par la neige, perché au bord du gouffre, quelques racines à l’air libre. « Si l’on s’en approche trop près, il nous bouffe de sa grande gueule et le savoir à peine effleuré disparaît en même temps que nous. »
Le drôle d’oiseau s’en moque et flirte avec l’inconnu, le sombre, caressé par des paillettes de neige qui tombent sur ses plumes en tournoyant. Son hululement a des allures de rire.
« Heureux chêne qui, parce qu’il ne peut voir plus loin que le haut de son tronc, croit dominer le monde ! » se dit la chevêche. « Moi qui vois à travers les abymes et les nuages, je sais seulement que quiconque croit savoir se trompera un jour. »

Un spasme la contracta.

« -Merde, ce truc entre dans mon esprit ? C’est pas possible, d’où est-ce qu’il tire ces images ?! »
Puis, sans que l’animal brumeux ne prononce pourtant un son, Adi entendit dans son crâne :
« -Tu me montres ce que tu as envie de montrer et voir dans mes yeux.
– Oh la la… John, tu peux arrêter ton cirque et remonter, je n’avale pas tes conneries… »

Un flash l’éblouit, si intensément qu’elle eu l’impression que la lumière pénétrait sa cornée, se propageait en ondes dans son cerveau et inondait tout son système nerveux. Elle se sentit paralysée un moment, incapable de bouger le moindre de ses membres ou prononcer le moindre son, prisonnière d’une torpeur lumineuse.
« Ok, restons calme, restons calme… » Elle souffla et reprit progressivement le contrôle de ses membres. Quelque chose avait changé, quelque chose avait transpercé son corps, l’avait modifié, elle n’arrivait pas à expliquer quoi. Tout à coup, elle eut une sensation incompréhensible au niveau de la main gauche. Ça n’était ni douloureux ni plaisant, juste déconcertant. Elle regardait sa petite main et ses doigts fins, mais à leur place elle sentait une autre main, une main de monstre, ou peut-être d’homme. Elle faillit s’évanouir puis se ressaisit. Elle en avait déjà vécu un bon nombre, des sensations corporelles étranges, incommunicables, elle avait connu cette déception commune aux hypocondriaques lorsqu’ils sentent qu’ils ne sauront jamais expliquer leur mal-être physique, que jamais personne ne vivra en même temps leur réalité physique et pourra dire « oh, maintenant je comprends comme c’est douloureux », ou la frustration de voir ce mal-être réduit à un symptôme qui ne correspond qu’en partie au ressenti. Elle avait ensuite lâché l’idée d’avoir un corps unique, immuable, fort, conscient de lui-même, ayant appris à le laisser être ce qu’il souhaitait, avec indulgence, à l’observer sagement quand elle ne le comprenait pas et à faire corps avec quand elle sentait qu’elle le pouvait. Son corps était comme n’importe quelle bête sauvage, elle avait appris au fil du temps que ça n’est pas en étant violent avec qu’on s’en fait un allié. Elle continuerait probablement toute son existence à l’apprivoiser. Un nouvel obstacle ne faisait que se présenter sur ce chemin.

Quand John remonta, elle était comme hypnotisée, incapable de lui verbaliser quoi que ce soit.
« Tu devrais rentrer te reposer. On en rediscute quand tu te sentiras prête. La semaine prochaine est l’anniversaire de la Chouette. Viens, si le cœur t’en dit. »

Cela fait des heures, peut-être des années qu’elle bat des ailes au milieu des nuages épais. Elle contemple paisiblement la métamorphose des nuées blanches, bercée par le chant vaporeux de la vie. Emportée par sa propre vitesse, ses serres se font soudain plus longues, ses plumes plus foncées, son bec plus courbé. La chevêche se change en aigle, accélère la cadence et monte plus haut, les poumons grisés par l’éther.

Elle se réveilla allongée sur le lit dans l’obscurité nocturne, la conscience planante et ouverte. Comment en vient-on à prendre conscience du corps ? Blottie dans le noir épais et la torpeur de l’immobilité, Adi eut l’impression de naître. Elle sentit son énergie vitale à différents points diffus de la chambre et même à l’extérieur. Soudain, une pensée la gagna. Et si elle était venue au monde dans ces conditions ? Si elle avait pris conscience de son existence dans ce noir profond, au repos, aurait-elle la moindre idée de son enveloppe corporelle ? Se sentirait-elle aussi contrainte par son corps, mue par un tel désir de le surpasser, de le ressentir dans tous ses recoins ? Pourrait-elle seulement deviner qu’elle habite un corps et un monde ? Elle aurait à l’évidence été incapable de dessiner les moindres contours de son corps. Fallait-il en déduire que son existence dépendait de bien autre chose que des supposées frontières physiques qu’elle s’évertuait chaque jour à visualiser ? Est-ce que le Ministère du Bien-être ne se fourrait pas le doigt dans l’œil en promettant à chacun un corps plus solide, plus performant ?

Elle se sentit toute la journée à la fois légère et engourdie, comme si son être entier avait expérimenté une autre réalité pendant un temps qui paraissait aussi proche d’un instant infime que de milliers de vies. Elle regardait de temps à autres l’androïde, se demandant s’il pouvait vivre ce genre de choses, puis finit par lui poser la question, tout en connaissant d’avance la réponse.
« – En fait, ce que tu racontes, c’est une sortie du corps.
– Non, j’étais bien dans mon corps, je sentais et je vivais, je ne le regardais pas depuis ailleurs. Je me sentais simplement multiple.
– As-tu conscience que, en toute logique, ce que tu viens de dire ne signifie rien ? ‘Je me sens multiple’ est une contradiction totale. Tu ne peux pas dire ‘je’ sans être unique. J’imagine que c’est pour cela même que nous tenons tous à notre existence, ce sentiment d’unicité, non ?
– Mais en quoi suis-je unique si mon sentiment d’existence dépend le plus souvent de ma connexion au monde et aux autres individus ?
– Je crois que c’est sur ce point que l’on ne se comprendra jamais, vous, les êtres biologiques, et nous, les êtres technologiques. Il vous manquera toujours quelque chose parce qu’on vous coupe un cordon à la naissance. Votre psychisme ne s’en remet jamais et c’est compréhensible. Tandis que nous sommes des créations parfaites. Nous ne cherchons pas une raison de vivre en dehors de nous-même. »

Pour la première fois, ils se parlaient sincèrement, éprouvant probablement chacun de leur côté une forme d’empathie mutuelle pour le sort existentiel de l’autre qui leur semblait injuste.

Un peu plus tard, en fin d’après-midi, alors qu’elle était en train de rédiger un article à publier prochainement, une urgente envie de fumer la prit. C’était à n’y rien comprendre. Les seules fois où une cigarette avait franchi la frontière de ses lèvres, elle en avait éprouvé un dégoût et un mal de tête instantanés. Le besoin était de plus en plus fort, si bien qu’elle entreprit de demander une cigarette à Josh, dans le bureau d’à côté. En se levant, toutefois, elle sentit une bouffée épaisse emplir ses poumons et la soulager.
C’était comme si elle ressentait les sensations d’un autre corps, mais ça ne s’arrêtait pas là. Elle se surprit à avoir des pensées étranges, en pagaille, des voix de timbres différents dans sa tête se superposant les unes aux autres. Le tout composait une sorte de symphonie chaotique inquiétante.

« Ça y est, je deviens schizophrène… Je le pressentais. D’abord les rêves qui deviennent réels, ensuite un dialogue avec une chouette. Je perds la boule, putain… »
Puis, au moment où elle laissait ces pensées l’envahir, la voix de Rick l’interrompit.
« – Non, Adi, tu ne deviens pas cinglée. Détends-toi. Ce que tu es en train de vivre est l’expérience la plus incroyable qui soit.
– Oui… dit la voix de John.
– Les voix que tu entends, Adi, ne sont pas des inventions de ton esprit en train de dérailler. Ce sont nos voix, celle de John que tu viens d’entendre, mais aussi celles de tous les autres membres de la Chouette, que tu vas bientôt être amenée à rencontrer. »
Elle était muette, incapable de penser quoi que ce soit.
« – Adi, ne panique pas. Tu as été choisie par la Chouette au moment où ton regard a croisé le sien. Je le pressentais en t’amenant là-bas, je savais que quelque chose de particulier t’anime. Contrairement à ce que tu crois, on n’obéit à personne ici, la Chouette est un dispositif et son existence dépend intrinsèquement des individus qui la composent, nous. À nous tous, nous formons une transindividualité sans pareil, tu comprendras rapidement pourquoi.
– Bon, écoutez, sortez de mon cerveau et retrouvez-moi quelque part. Je ne vais pas tenir.
– Ne t’en fais pas, ce type de télépathie n’est pas permanent, il intervient lorsqu’un événement particulier surgit chez un des membres. Rejoins-moi au QG. »

Elle errait dans la rue, comme une feuille décrochée par le vent qui fait des va-et-vient sur le trottoir gris jusqu’à ce qu’elle se retrouve bloquée par un pan de mur en ciment. Elle avançait, mais c’était comme si ses jambes avaient été coupées et qu’elle gardait toutefois une vague conscience du sol. Elle était comme en suspens, flottante et pourtant lourde comme du plomb. Chaque pas était éprouvant, comme si elle devait soulever des jambes de mousse par la simple force de la volonté. Elle se retrouva quelques heures plus tard devant l’enseigne de la Chouette. Rick vint à sa rencontre, inquiet.
Son visage était plus tendu que d’habitude, tandis qu’elle était livide, presqu’anesthésiée. Elle avait l’étrange sensation d’avoir été violée. Plusieurs personnes étaient, d’une façon totalement obscure, entrées à l’intérieur de son crâne, avaient pu entendre ses pensées et lui imposer les leurs. À présent, sa réflexion du matin sur les frontières de son corps lui semblait non seulement naïve, mais caduque. Il n’y avait plus aucune frontière, qu’elle soit supposément physique ou mentale.

« – Ne dramatise pas trop, Adi. Tu es choquée, c’est tout à fait logique. Tu viens de vivre une expérience hors du commun qui va probablement te changer structurellement. Laisse-toi le temps de digérer ça sans trop chercher à comprendre. C’est notre problème à nous, intellectuels, que de chercher sans arrêt à comprendre ce qui doit d’abord être accepté et accueilli. Bien souvent, nos petits neurones se crispent sur une réalité comme s’ils pouvaient la mettre sur pause et la retourner dans tous les sens pour l’observer. Nous, intellectuels, sommes probablement encore plus immatures que les autres êtres, encore plus masochistes… Notre premier réflexe est de mettre à distance le réel pour s’en protéger et se taper ensuite sur les doigts parce que l’on a vu clair dans notre petite stratégie de déni. C’est un peu lassant, une fois que tu as compris la machine, hein ? Mais tu vas voir comme ces vieux réflexes peuvent s’oublier rapidement
– Est-ce que le but est de devenir une bande de bienheureux qui cessent de réfléchir, comme ce que promeut le gouvernement, finalement ?
– Tu connais la réponse, au fond de toi… »

L’oiseau plante ses serres contre le rocher. Pendant un instant, difficile de savoir s’il pense pouvoir soulever la falaise de sa simple force. Il reste agrippé et déploie ses ailes comme en plein vol. Ses ailes fouettent lentement le vent tandis qu’au loin, on ne sait plus, en effet, qui de l’aigle ou de la falaise remportera le duel.

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