Le temps du rêve

« Tous les événements réels se produisent dans les Temps du rêve » (SIVA, PKD, p. 70)

Quel est le lien entre le film The Hours et The Matrix ? Pour moi, c’est d’abord ce sentiment de malaise, le pincement aigu qu’ils ont tous deux provoqué dans mon ventre la première fois que je les ai vus, l’un vers mes 12 ans, l’autre vers mes 9 ans, à un moment où les questionnements métaphysiques n’étaient pas une réalité réfléchie pour moi, mais peut-être pressentie, comme une clé de voûte dont j’aurais senti le surplomb sans avoir la possibilité (ou le courage) de lever la tête. À ce moment là, ces questionnements plus ressentis que réfléchis ont voulu se créer un chemin en moi, ils ont créé une brèche dans mon ventre, sans que ce dernier ne les accueille pour autant.

Cinq ans plus tard pour l’un, dix-sept ans pour l’autre, mon ventre leur a laissé ouvrir progressivement la brèche, acceptant mieux l’existence de cette étrange clé de voûte et la possibilité qu’elle s’écroule violemment sur moi. Pourquoi elle est toujours aussi dangereuse, subversive, dans mon imaginaire, je ne sais pas.

D’un point de vue à peine moins nombriliste, l’autre trait commun entre ces deux films, évident aujourd’hui mais certainement pas lors du premier visionnage, au point que je le réalise seulement maintenant, c’est leur jeu si sérieux avec la temporalité. Dans The Hours, trois temporalités principales se superposent, entre celle de Virginia Woolf (1920’s), celle de Laura Brown (1960’s) et celle de Clarissa Vaughan (2000’s), toutes reliées par la même histoire, celle de Mrs Dalloway. Mais, dans le roman éponyme, une simple journée de Mrs Dalloway résume à elle seule, ou plutôt, agit comme métaphore de toute son existence. Dans The Matrix, plusieurs temporalités se superposent, entre la matrice, les autres innombrables simulations, le temps des machines, le code lui-même. J’ai mis de côté Matrix pendant dix-sept ans, et toute la science fiction avec. C’était trop terrifiant, trop machinique pour mon esprit qui aimait les belles images (pas forcément gaies, certes). C’était trop mathématique et rationnel. À cette époque, j’étais obsédée par le fait de me raccrocher au monde autant que possible, car je m’en sentais très éloignée, privée, et l’imaginaire de la science fiction me faisait peur, comme s’il avait le potentiel de m’affranchir totalement du réel, qu’il pouvait m’envoyer définitivement au-delà de la stratosphère. Aujourd’hui, je crois que le pouvoir de la science fiction est littéralement l’inverse. Si l’imaginaire de la science fiction propulse hors du réel, c’est pour mieux y retourner.

En fait, The Hours et The Matrix donnent peut-être accès tous deux très différemment à un temps du rêve, ce temps pensé comme le temps réel par Kevin, un personnage de Philip K. Dick dans SIVA, lisant du Mircea Eliade. Mais qu’est-ce que le temps du rêve, au fond ? Selon Eliade, ce serait ce temps invoqué et déployé pour raconter les mythes et histoires agissant comme ciment relationnel de certaines sociétés autochtones. Ce ciment relationnel, je le vois personnellement dans le monde contemporain à travers certains imaginaires et certaines fictions qui les diffusent. Les imaginaires de la science fiction, particulièrement, ont le potentiel de jouer ce rôle de ciment relationnel, dans la façon qu’ils ont de convoquer un temps futur commun, nous projetant sans cesse dans l’au-delà. Seulement le problème, actuellement, c’est que la majorité de ces projections nous propulsent dans des mondes apocalyptiques, reflets exacerbés d’un monde réel qui tremble et s’étouffe. Où se trouve le rêve et sa fonction révélatrice quand la fiction nous donne simplement les clés d’un suicide collectif présenté comme inéluctable ? A-t-on seulement le choix d’adhérer ou non au rêve lorsque la peur qu’il instille envahit le quotidien ? Si l’on considère le réel et la fiction comme les deux faces d’une même pièce, on ne peut pas en rester à ce constat que nos imaginaires sont les tristes reflets d’un monde apeuré, incrédule et désespéré du futur. Et si les imaginaires avaient un pouvoir transformateur sur le réel, en retour ? Et si l’on essayait d’imaginer le futur autrement qu’à travers un monde peuplé de machines destructrices et incapable d’abriter les formes de vie actuelles ? Il faut imaginer partir à la recherche du temps du rêve.

Efforçons-nous d’imaginer un monde dans lequel les prophéties auto-révélatrices d’Elon Musk ne seraient pas parmi les seules fictions à façonner le monde futur. Car oui, vous l’avez sûrement remarqué, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos, Elon Musk et les autres techno-entrepreneurs de la Silicon Valley façonnent notre futur. Vous savez pourquoi ? Non seulement disposent-ils de savoirs technologiques que les trois quarts de la planète n’ont pas, mais ils enrobent ces savoirs de fictions performatives, des fictions qui s’auto-réalisent dans le monde. Ces fictions sont les conditions de succès de leur business, elles ne nous donnent pas d’autres alternatives que de nous y conformer, donnant du carburant au monde de demain dans lequel ils continueront de raconter notre futur. Je parle de futur au singulier, car le scénario imaginé est plat, univoque, il repose sur une peur collective de plus en plus intense (et on ne peut pas vraiment en vouloir à qui que ce soit d’avoir peur, vu la tête du monde). Vous savez, c’est cette idée que si on ne fusionne pas avec les technologies, particulièrement la fantasmée intelligence artificielle, on les laissera nous dominer entièrement. Au passage, petite traduction, fusionner avec les technologies, ce sera acheter les produits d’Elon Musk et compagnie (cf sa compagnie Neuralink, qui nous promet de connecter nos cerveaux aux machines tout bientôt).

Alors, on fait comment pour imaginer d’autres futurs, au pluriel ? On rêve et on raconte ses rêves jusqu’à ce qu’ils deviennent à leur tour des fictions performatives, peut-être.

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