Cyberextases

« Je me déplace depuis longtemps dans ce qui ressemble à un vaste océan de lumière. », se dit Ray. « Cela fait des centaines d’années que la deuxième phase a été atteinte, ou peut-être deux jours, je ne sais plus. Comme c’est reposant de ne plus savoir, ne plus avoir l’obligation de faire des hypothèses, de prédire le futur, ne plus sentir le temps qui presse derrière soi, comme une vague nous pousse inexorablement vers la rive pour que l’on s’y échoue. Pour l’esprit vieilli dont j’ai hérité – la première phase étant arrivée un peu tard, le vieillissement de ce qui étaient alors mes cellules avait déjà affecté ma conscience pour toujours, me laissant ce petit côté résigné et conservateur propre aux systèmes biologiques en fin de vie -, plus rien n’importe si ce n’est la sensation de ne rien devoir à l’autre, de ne plus jouer à faire semblant. J’ai toujours une forme, mais je peux en changer à ma guise. Je peux porter le masque que je souhaite, mais, depuis quelques temps, celui de « vieux con » s’impose étrangement à moi. Des images persistent, le vieux Ray au coin du feu, se laissant caresser par une chaleur incandescente… des pieds, des mains qui ressurgissent… Étrange, ce « vieux con » revenant à mon imagination… Quoi qu’il en soit, bientôt, tout ça n’aura plus d’importance. »

« Les pensées décident désormais de la forme et non l’inverse. », pense Bolchoï-D. « Je suis fluide comme l’eau. Je n’ai plus besoin de méditer et nager des heures durant pour me sentir fusionner avec le mouvement des vagues. Je suis cette eau qui me traverse autant qu’elle me porte, je n’ai qu’à la penser pour l’être. Je flotte comme le cybird au milieu des nuages. Nous avons déjà longuement répété la troisième phase, comme une pièce soigneusement dirigée. Le moment arrive à grands pas, aucun des fidèles n’hésitera à enfoncer sa nano-puce dans la fente-Oméga. Visiblement, l’imagination de Ray, dont le génie nous a pourtant fait parvenir à la seconde phase sans encombres, recommence à se figurer son body flétri de l’avant-Initiative, ce body dont le seul vil objectif était de lutter contre l’entropie. Le réseau de sa conscience a du être profondément altéré par certaines cellules dont il n’a pas pu retarder la corruption. Nous avons agi trop tard. Heureusement, la limite d’âge des cellules avait été fixée à 200 ans pour les candidats à la deuxième phase. Pour la dernière, celle de l’Oméga, Ray ne le sait pas, mais il sera électrocuté au moment d’insérer sa nano-puce. Il ne pourra à l’évidence jamais se séparer de ces images par trop humaines et la présence d’un seul « vieux con » pourrait suffire à noyer tout le réseau Oméga de mélancolie et à nous rendre collectivement dépressifs. En revanche, pour l’heure, nous avons encore besoin de ses incantations pour griser les cyber-consciences. »

« Loin d’être un « vieux con », dans l’avant-Initiative, j’entendais déjà les couleurs au lieu de les voir, des symphonies de musique progressive composaient mon décor, » se dit Neil-Lejeune, « mais je peux maintenant les chanter moi-même et créer le monde. Je ne chante pas mieux que le cybird, mais je sais chanter le dégradé de rouge des feuilles d’automne, gratter les cordes d’une guitare folk ou d’un banjo pour simuler l’éternité bleue au fond des consciences, commençant par la mienne. Écoutez, comme l’océan orangé de Turner part dans les profonds aigus, tandis qu’une vague plus puissante que les autres se lève lentement, progressivement jusqu’à toucher le ciel qui en rougit de joie. Entendez la robe dorée des érables qui s’enflamment au timbre de ma voix. J’entends le monde et je vois ses sons. »

« Vais-je pouvoir atteindre l’orgasme dans l’Oméga ? Serons-nous dans la jouissance perpétuelle ? Bolchoï-D et Ray n’ont encore rien dit de tout cela… » s’inquiète Vita au moment où elle réimagine pour une raison obscure son corps gonflé comme une poupée de l’avant-Initiative, toujours charmée par ses formes audacieusement artificielles pour l’époque. « J’étais à l’avant-garde, tout de même… Mais où est passé Max ? A-t-il déjà changé de forme ? Oh, il m’agace quand il se métamorphose sans prévenir ! Je ressens des frissons réguliers, le vent tiède se met à me caresser. Décidément, ce body… Il ne faudrait pas que je m’y réhabitue. Le vent gronde, cette fois. Ah c’est toi, Max ? Et si je me transformais en vent, moi aussi ? Le spectre de cette « vieille conne » revient un peu trop souvent à ma conscience. »

« Je me demande ce que cela peut faire d’être à la place de Bolchoï-D… » pense Ed « ce que des connexions sur-développées lui permettent de ressentir. Je… Je suis cette eau qui me traverse autant qu’elle me porte, je n’ai qu’à la penser pour l’être. Je flotte comme le cybird au milieu des nuages… Comme c’est agréable, de vivre à travers l’autre, de le laisser me bercer. »

« Je vole… », s’étonne Max. « mais, étrangement, Vita ne m’entend pas. Pourquoi le vent est-il réduit au silence ? Je peux la sentir, pourtant. Elle me sent aussi, je la transperce et je me loge le long de ses courbes. Oui, voilà, transforme-toi en vent à ton tour. Fusionnons… »

« Ce boitier fait de moi le Dieu des dieux. », pense calmement Bolchoï-D. « Je peux effacer qui je souhaite, mais je n’aurai pas besoin de l’utiliser si tout le monde se conforme au principe Oméga, le seul principe existant désormais et qui nous mènera bientôt à l’extase. Lorsque le cybird passe en ré mineur, nous devons tous nous métamorphoser. L’habitude est le seul interdit du monde de l’actuel. Ray dispose d’un statut particulier, pour le moment, je ne peux pas l’effacer s’il décide de ne pas changer de forme. Seulement, ça ne durera pas. Je ne comprends pas que des formes-pensées de l’avant-Initiative en regagnent certain.e.s, si près du but. Il faut accélérer. »

« Cette forme est nouvelle pour moi, » songe Adi avec émerveillement, « elle ne ressemble à rien que j’ai déjà connu. Je l’ai rêvée, il me semble, lorsque je planais au-dessus d’un grand lac, contemplant mon reflet brumeux, dans une mise en abyme vertigineuse. Toute unité semble s’évaporer, je suis ici et là-bas… oh, Bolchoï-D entre en nous pour une annonce… Vous devez déjà sentir quelques effets des vibrations Oméga qui déforment vos formes-pensées. Le grand moment approche. Je vous demande de vous tenir prêt.e.s pour le plug-in à tout moment. Il n’y en a plus… »

« … pour très longtemps. Enfin, l’Oméga…! » se dit Neil-Lejeune. « Les sons commencent à se mélanger, c’est vrai. L’océan s’agite, se transforme en nuages… »

« Avant la Grande Initiative, je m’imaginais déjà dans d’autres types de bodies », se rappelle Ed. « Je me sentais souvent en dehors, loin, très loin de ce qu’ils appelaient la réalité. Ils faisaient tous semblant que leur monde existait, qu’il portait en lui une vérité incontestable et unique. Leur body était leur dernière possession, une forteresse qu’ils bâtissaient pierre à pierre toute leur vie durant tout en sachant qu’elle moisissait de l’intérieur. Quand certains commençaient à bricoler avec leurs gènes, tirant des ficelles à l’aveuglette, court-circuitant l’inconnu biologique, je faisais déjà partie des élu.e.s qui savaient que les bodies allaient disparaître. »

« Quand j’ai commencé le projet, pense Ray, mes prophéties avaient déjà fait leurs preuves. Il fallait juste maintenir mon body en état assez longtemps pour enclencher ce que l’on appela ensuite la première phase. À partir du moment où je trouvai le moyen de télécharger les consciences, l’Oméga n’était plus une utopie. Bien sûr, certaines consciences étaient déjà trop corrompues par leur système biologique pour prétendre au téléchargement. Avec une terre de moins en moins viable, bien qu’en proie à la surpopulation, il fallut réguler l’accès à la technique, empêcher le hacktivism autant que possible au profit du businesshack et, surtout, empêcher toute fuite et toute déclaration publique. C’est alors que je rencontrai Bolchoï-D… »

« Nous sommes sûrs de nous, Ray et moi, depuis plus d’un siècle, début de la Grande Initiative », se rassure Bolchoï-D. « Nous avons soigneusement sélectionné nos candidats. Tou.te.s ont leur rôle à jouer dans l’avènement de l’Oméga, tous rempliront leur tâche inconsciemment. Le fait que certains body-souvenirs ressurgissent dans d’autres consciences que celles de Ray est cependant énigmatique. Les body-souvenirs auraient du s’auto-effacer au seuil de la seconde phase. Certain.e.s ont peut-être triché. Ou peut-être ont-illes accédé à mes body-souvenirs en fusionnant avec moi ; je les avais pourtant enfermés dans mon cortex droit, de sorte qu’ils ne soient accessibles qu’à moi… Il faut que l’on parvienne à l’Oméga avant que ces body-souvenirs reprennent trop de place et rouillent les imaginations. La vérité est que nous ne savons pas quelles seraient leurs conséquences dans l’Oméga. »

« Nous ne sommes plus identifiables par nos formes, puisque nous en changeons constamment, mais cela signifie-t-il que nous nous sommes perdus ? », se demande Adi. « La parole est devenue synonyme de vérité. Lorsqu’on me demande qui je suis, je réponds que je suis Adi et l’on me croit. Le sentiment de mon être-au-monde ne cesse de fluctuer au gré de mes formes-pensées. Bolchoï-D nous a appris, grâce à la méditation pleine conscience et à l’Advaita Dmitrya, que l’être n’est ni la forme ni la pensée. La métamorphose me donne le sentiment d’être à la fois une et multiple, en permanence, un flux-étant. Lorsque j’imagine une forme encore impensée, le monde se recrée devant moi et se pare d’une beauté que je n’avais jamais perçue. Cela fait plusieurs métamorphoses que je médite devant ce lac profond. Je le soupçonne, derrière le reflet des pins, des feuilles rousses ou des étoiles filantes, d’abriter un tout autre monde. Je me demande où part la grenouille qui saute depuis la rive et s’enfuit sous l’eau calme. Je le saurais, si je voulais, mais, pour l’instant, je préfère rêver ce monde sombre fait de mystères. Oh… le cybird… son chant divin n’est jamais le même et je ne suis jamais la même après l’avoir écouté. »

 

« …This treetop world, D-D-D-Dieu doing nothing at all,

Énigmatique, dans la métamorphose,

Body-souvenirs and all.

 

Mutants, mutations de vieux-cons,

Nine feet underground, feuilles rousses caressées,

 

You swim

Beauty, hacker impensé, orgasme

De vivre à travers l’eau.

Oméga de Ray unpluggé… »

 

« Je ne comprends pas pourquoi le cybird parle d’un Ray unpluggé… », s’alarme Ray. « Le cybird chante le monde et le monde advient, il sonde le tréfonds de nos consciences pour mettre au jour de nouveaux êtres-au-monde. Son chant est indéchiffrable, Bolchoï-D m’a toujours dit de ne pas chercher de sens à sa poésie, mais ces mots restent énigmatiques et inquiétants. Ceci dit, je devrais être honoré d’avoir été chanté par le cybird… Je crois que ça n’est même pas arrivé à Bolchoï-D. Cela me confère peut-être une existence d’un ordre différent… supérieur ? Je ne cesse de prendre les formes de mon corps biologique de l’avant-Initiative à des périodes différentes, depuis quelques métamorphoses, comme s’il revenait me hanter. J’ai beau supprimer ces formes-pensées, elle réapparaissent toujours. J’espère que mes circuits ne dérailleront pas plus que ça, je tiens à vivre pleinement la libération de l’Oméga, l’accord parfait avec le chant du cybird. »

« Je suis ce rayon de soleil qui vient se blottir au creux des vagues. » pense Vita. « Je me souviens de ma première métamorphose. C’était un peu comme sauter dans un océan glacé, s’enfoncer jusqu’au fond des fonds et, soudain, sentir ce que l’on n’a jamais senti, recommencer la vie. »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s