La Chouette – Partie 3

Elle ne l’avait pas vu venir. Au bout de quelques semaines, Adi se mit à rôder de plus en plus fréquemment à la Chouette, à prendre pleinement conscience de l’existence de ce lieu qui se voulait subversif, à rencontrer des gens étranges. L’un.e d’illes s’appelait Nout, un.e andro poète.sse longiligne à gueule d’ange, les yeux clairs toujours écarquillés vers la moindre curiosité du réel qu’ille avait coutume d’appeler « l’air ». Elle ne pensait pas que cela pouvait exister, un.e andro non seulement artiste, mais révolté.e contre le système.

« – Mais, comment c’est possible ? Ils t’ont créé.e pour une tâche bien précise, non ?

– Soit l’un.e d’entre illes a fait une connerie dans mon programme, soit c’est intentionnel. Les codes que je commence à capter sans le vouloir, dévoilant toujours le même mouvement féminin, une ondulation qui me fait parfois penser au tien, me font dire que c’est un acte plus ou moins intentionnel.

– Comment t’es-tu rendu compte de ce que tu avais une volonté, un libre-arbitre ?

– Je ne m’en rappelle pas… Et toi, quand est-ce que tu as pris conscience de toi-même ?

– … D’accord… On arrête les questions de merde… »

À partir du moment où Nout, cette alliance si contradictoire à penser pour la raison humaine, existait, elle commença à accepter l’impensable et à adhérer, comme on adhère au sol par la gravité un peu malgré soi, à cet endroit pourtant sans mission qu’était la Chouette.

Illes commencèrent à se réunir à cinq ou six, une fois par semaine, toujours sans trop savoir pourquoi.

Il y avait Rick, rationnel et raisonnable, toujours là pour apaiser les angoisses des autres qui se demandaient de temps à autres quel était le sens de tout cela. C’était un des catalyseurs dont le rôle agaçait parfois s’il prenait son ton paternaliste, mais qui embrassait sans rechigner sa fonction de resistor.

Il faut dire que la nouvelle était tombée il y a peu de temps, comme un coup de massue. The Old duck avait été le premier journal à relayer les documents mettant en lumière le plan du gouvernement : avaler l’Université dans le secteur des nomades numériques. Les andros étaient bel et bien ces petits soldats chargés de poser les cadres de cette reconversion masquée.

Adi l’avait appris en pleine séance de psychenetic, au moment où elle se plaignait de son travail et du nouveau rôle de Ji. Chaque citoyen.ne avait l’obligation de faire une séance de psychenetic aux deux semaines, pour réguler sa santé mentale, et surtout rassurer la société. Les séances se faisaient via cell ou laptop, ce qui facilitait les choses. La psy d’Adi avait cette façon de toujours la ramener à sa propre responsabilité, à l’existence du code et à la veine illusion de s’en affranchir. Cela avait un côté assommant, mais Adi se persuadait tant bien que mal que tout cela l’aidait à travailler sa propre liberté.

Après un monologue de dix minutes de sa patiente à l’autre bout du cell, la psy se risqua à un commentaire.

« – Je me demande, à vous écouter, si votre réticence à la collaboration avec Ji n’est pas liée à cette peur du code que vous nourrissez depuis longtemps. Je me demande même si cette peur n’est est pas liée à vos parents… »

Tiens, encore mes parents, sans blague, je ne m’y attendais pas, se dit Adi. Elle continua dans le sens de la psy, par instinct d’acceptation – après tout, cette femme était payée par le gouvernement pour lui faire du bien, ou quelque chose qui y ressemblait.

« – Oui, j’ai un problème avec la rigidité du code, j’ai un problème avec sa clarté, la platitude qu’il laisse à l’imagination. Je hais son aspect univoque, le peu de liberté qu’il me laisse pour créer un monde de sens et d’images riches.

– Mmmm… C’est comme si cela vous annulait…

– Euh… oui, sûrement.

– Et si, à l’inverse, vous le reconnaissiez comme ce filet qui vous empêche de tomber dans le vide ? Car c’est bien ce vide que vous exprimez dans votre colère… Qu’est-ce que ça changerait pour vous d’accepter ce code qui traverse aussi votre chair…? »

Adi avait réalisé à cette occasion que la psychenetic n’était qu’un suppôt du gouvernement. On écoutait les âmes en difficulté, on leur enseignait à travers une thérapie sans fin à quel point, sans le code, ils ne sont rien, à quel point il était psychiquement vital de l’accepter. Elle se sentait naïve, ou même servile, de ne pas y avoir pensé plus tôt. La psy lui avait bien sûr fait comprendre qu’elle devenait paranoïaque.

« – Votre réaction est légitime, mais je crois aussi – et c’est mon devoir de le pointer – que cela parle beaucoup de votre difficulté actuelle à trouver votre place. Ici, vous avez une place à vous qu’il est difficile d’assumer, qui vous confronte à vous-même.

– Mon problème, c’est que vous rapportez tout au même schéma. Quelles que soient mes intentions, elles sont prises pour des symptômes de mon code défaillant. J’ai peur de ne pas comprendre l’enjeu de ce travail si vous réduisez ma volonté à un détail régi par le code. Je ne veux plus de ce dialogue de sourds.

– Ce qui est intéressant, c’est que vous voyiez le code comme cette entrave à la liberté, alors même qu’il est le seul moyen de vous libérer.

– J’aimerais qu’on s’en arrête là.

– Comme vous voudrez… Je suis en revanche dans l’obligation de faire un rapport de la séance, si elle se termine avant la fin réglementaire.

– Parfait, vous pouvez annuler toutes les prochaines séances.

– Vous savez ce que cela implique, n’est-ce pas ? Le gouvernement va vous octroyer un malus à chaque séance manquée. Vous vous êtes engagée pour 10 ans de thérapie, cela va vous coûter…

– Fort bien. Bonne soirée.”

En racontant tout ceci au groupe, Adi bouillonnait de colère. Le gouvernement octroyait des bonus et malus, mais depuis quand ? Sur quels éléments de la vie cela avait-il un impact ? Est-ce que ce calcul avait été pris en compte pour désigner les premier.e.s dont le travail serait suivi, ou plutôt leadé, par des andros ? Le phénomène ne concernait évidemment pas que l’Université, il touchait aussi l’enseigement primaire et secondaire, le secteur associatif, tout comme il avait contribué à l’effacement complet du feu champ des arts, première fourmilière à avoir été aspirée par les monades numériques il y a une dizaine d’années.

« – Avez-vous remarqué le boom du nombre d’articles parus sur Amazonia ces dernières semaines ? Ça fait un peu plus de sens maintenant… dit Nout, qui avait été aux premières loges pendant la reconversion du secteur des arts et s’était ensuite repliée vers l’Université.

– Ça fait des mois que je ne me suis pas connectée, dit Adi. Ma côte a du chuter de dix points, je ne veux plus foutre les pieds sur cette plateforme à la con.

– Pas étonnant que tu aies été une des premières à trinquer ! rétorqua Ava, qui venait à tous les rendez-vous, sans exception. »

Ava avait ce petit air de perfection qui agaçait autant qu’il suscitait une forme de respect, cette forme de droiture qui donnait la plupart du temps envie de dormir, mais qui arrangeait quand il s’agissait de faire le sale boulot.

Elle plane au dessus du lac, bercée par le vent chaud de l’été. Les petites ondulations de l’eau se succèdent lentement, forment des serpents de lumières qui clignotent erratiquement. Elle reste là, captivée par le reflet de ses ailes déformées par ce miroir liquide.

19 heures, ce moment de la journée où les plus chanceux.euses sortent de leur tour de verre pour aller s’en jeter un avec des collègues qu’illes ont déjà trop vu.e.s pendant la journée, mais dont je ne sais quels ras-le-bol commun et intimité subie leur font croire qu’illes sont ami.e.s. Ceux.elles qui sont toujours coincé.e.s devant leur écran à cette heure-ci de liberté fugace où les glou-glous remplacent les bruits de claviers frénétiques, ceux.elles-là ont capitulé malgré illes au mantra du datacène : “le temps, c’est des data”.

Pour sa part, Adi en était à ce moment de sa vie où les premières petites années de travail avaient déjà suffi à la persuader d’une chose : une vie heureuse est une vie sans travail. Son désir le plus profond était de trouver le moyen de ne plus travailler du tout. Plus jamais. Ne plus participer à cette mascarade collective du labeur qui rend libre, ne plus produire cet amas de data asphyxiant. Elle commençait à sentir pleinement la vacuité du travail dans l’après-Initiative. Pourquoi bosser, se disait-elle, alors que nos sociétés sont autosuffisantes depuis des siècles, grâce aux bots et maintenant aux andros ? J’ai mis le pied dans un engrenage stupide, un plan de vie si con que personne ne se permet de le remettre en question. Oui, admettre qu’on travaille pour du vent depuis des années, ça serait, pour beaucoup de monde, la fin de tout sens existentiel. On deviendrait officiellement plus qu’inutiles, de purs parasites terrestres. Alors, bien sûr, les gens préfèrent continuer à faire ce qu’ils ont commencé à faire, plutôt que de passer pour des con.ne.s. Continuer à produire des data, pour saturer une science fondamentale déjà schizophrène, continuer à creuser des trous dans la terre sèche, continuer à aspirer le suc du vivant pour produire et consommer, consommer pour que le feu sacré soit toujours plus beau, plus grand, plus monstrueux, même si c’est pour se faire bouffer le foie jusqu’à l’éternité. On ne fait que vomir du feu. Elle pensait à tout ce qu’elle ferait, mais surtout ce qu’elle ne ferait pas, si elle n’était pas astreinte à ce quotidien insensé. Mais qui l’obligeait, au fond ?

Elle en venait alors sciemment à entretenir une réputation plus ou moins construite de fainéante et dépressive auprès de ses collègues, afin qu’on lui épargne les insupportables “alors, et toi Adi, ça avance tes recherches ?”. Quand, finalement, à force de se regarder dans le blanc des yeux, faute de conversation, quelqu’un.e finissait par lui poser la question fatidique, elle répondait systématiquement “Ça avance très bien sans moi. Demande à Ji, il a l’air de prendre son pied.”.

Les membres de la Chouette avaient beau être sensibles et même d’accord avec sa façon de percevoir la vie active et le système des data, il y avait toujours Rick ou Ava pour la charrier ou lui dire le plus sérieusement du monde “on dirait que t’as 80 ans et que t’as travaillé toute ta vie dans une usine de l’avant-Initiative” ou bien “mais tu t’emmerderais si tu travaillais pas !”. Il en fallait toujours un.e pour lui sortir une de ces remarques conformistes, pour faire “l’avocat du diable”, autrement dit jouer au plus con. Dans ces moments, elle se retenait de les insulter et laissait Nout s’en charger, les traitant gentiment de vieux cons en riant. Au fond, plus la scène se répétait, plus le tout devenait un jeu entendu à qui sortirait l’argument le plus irréfléchi, celui qui insupporterait le plus Adi et la caricaturerait davantage dans son rôle de râleuse insatisfaite.

Si énigmatique et presque absurde que la Chouette fut, Adi réalisait combien cet endroit lui donnait l’occasion de s’aérer, de découvrir un autre monde, littéralement, que son cubicule poussiéreux.

19 heures à la Chouette, un jeudi, c’était l’heure d’une débauche contenue, des bières rafraîchissantes qui relâchent quelques tensions dans la nuque et des spritz qui pétillent un air estival sur la langue.

“- Santé, ma chère ! lança Rick à Adi en faisant sonner la bordure de son verre contre le sien dans un petit éclat aigu et léger.

– Santé ! répondit Adi.

– Alors, toujours pas de souvenirs du voyage cosmique, jeudi dernier ?

– Non… Mais cette femme, sur la photo, je la connais, c’est sûr. J’ai rêvé d’elle souvent, je crois. Elle est revenue, la nuit juste après que tu m’as montré sa photo. Elle était à l’avant d’un bateau, les boucles dansant dans le vent, elle regardait une île touffue et verdoyante sur sa gauche, elle souriait. Ce sourire, Rick, je me suis réveillée en chialant comme une gamine, bouleversée d’avoir simplement pu l’intercepter. Je n’arrive pas à savoir pourquoi, mais il est primordial, c’est une porte vers un monde insoupçonnable, je le sens, c’est dingue.

– Pas besoin de savoir pourquoi, je crois, Adi. On n’est plus dans le monde rationnel, ici, les liens cause-conséquence, ils ne sont pas forcément inutiles, mais ils ne sont plus l’essentiel, ils ne sont pas d’une grande pertinence pour appréhender ce “monde”, comme tu dis. Bon, pas besoin de tourner autour du pot : ces rêves que tu fais, je pense qu’ils sont un des modes d’accès aux Mystéels.

– Mystéels ? Attends, tu veux parler de ces trucs imperceptibles et imaginaires que cherchaient les poètes de l’avant-Initiative ?

– Oui, ces trucs… Sauf que pour les poètes, c’était davantage une blague sérieuse. Là, je te parle de mondes, d’autres pans de réalité, si tu préfères, qui ne sont pas accessibles en se buzzant simplement la gueule à coup d’acide. Les Mystéels, on peut littéralement les fouler de nos pieds alors même qu’il proviennent tout droit de notre imaginaire.

– Comme le virtuéel avec les Gloglass ?

– Non, ça c’est des conneries, tu le sais comme moi. Les Gloglass et tous les produits du Ministère des monades numériques te donnent accès à de la bête reproduction. Dans ce virtuéel, Glogle et le gouvernement te permettent de consommer leur monde, pourvu que tu payes en data. Malgré toutes ses options et la supposée personnalisation qu’ils vendent, tu as l’illusion de créer, mais tu ne fais que reproduire leur monde déjà fini, avec ses règles, toujours les mêmes. Dans un Mystéel, c’est toi que crées le monde, ce sont tes désirs qui façonnent ce que tu vois, sens, touches, goûtes, entends. Et les cinq sens sont eux-mêmes très limités au regard de ce que ce monde peut être…

– Est-ce que ce sont des mondes partageables, ou bien c’est juste dans nos têtes ?

– Ils sont partageables, ce ne seraient pas des mondes, sinon. Mais il en existe une multitude, selon ce que j’ai pu en lire, et ils ne sont pas séparés de ce que l’on nomme un peu bêtement le “réel” et donc du virtuéel non plus…”

Rick raconta à Adi les détails de leur voyage dans la nuit de jeudi dernier, et ce fut comme si toutes les images se replaçaient dans sa tête à elle au même moment où ils prononçait les mots.

“ – … Tu penses qu’on était dans un Mystéel tous les deux ?

– Oui, j’en suis persuadé. En revanche, ton black out est énigmatique.

– C’était peut-être émotionnellement trop fort, à cause de cette photo.

– Peut-être… après, si j’en crois les rêves que tu fais, tu en as vu d’autres…

– … d’autres quoi ?!” Nout venait de s’immiscer dans la conversation. “On dirait que vous parlez de cul, vous, avec ce petit air cachotier !”

La délicatesse, la pudeur ne faisaient pas vraiment partie du référentiel social de Nout, qui était pourtant capable d’une subtile intelligence, ou quoi qu’on veuille l’appeler. Comme beaucoup de ces personnes assez rares au regard brillant, fou et passionné, ille était capable d’associer très spontanément dans une même phrase les mots “métaphysique kantienne” et “bite”. Pour ille, la vulgarité ajoutait du piquant, tant aux conversations les plus chiantes qu’aux grandes subtilités de ce monde. Ses “putain” avaient quelque chose de jouissif pour qui les écoutait, d’autant qu’ils se voulaient tout sauf subversifs. C’était sa manière à ille de lustrer “l’air”, comme ille disait, de le faire scintiller sans en masquer les reliefs.

“ – Pas vraiment, non… répondit Adi, amusée. Mais si t’as des histoires, toi, n’hésite pas, ça commence à être un peu trop sérieux par ici…

– Oh, mais c’est super sérieux, le cul, dis ! Malheureusement je comptais sur vos ébats juvéniles, ma vie sexuelle étant plate comme un trottoir de rue depuis trop longtemps.

– On parlait des Mystéels… dit Rick pour clore le sujet.

– Aaaah ! Je sentais bien qu’il y avait quelque chose de malsain derrière tout ça ! s’exclama Nout.

– Euuuh…” Adi était confuse, elle n’avait pas compris le troisième degré qui se cachait derrière le ton de Nout.

– “Bah, Adi, le scandale des mystéels, y’a environ deux-trois décades ?!” dit Nout, un peu étonnée.

– “Je sais pas de quoi tu me parles, j’ai même pas trente piges !”

À l’âge où Adi tenait à peine debout et se bavait encore dessus, un grand scandale avait secoué l’ancien gouvernement mondial qui, selon les enquêtes de l’époque, aurait versé des sommes indécentes à une entreprise chargée de creuser les moindres recoins des Mystéels. Ces dépenses furent jugées illégales et contraires à l’intérêt publique, menant aussitôt au renversement du gouvernement. Depuis, toute initiative publique ou privée tournée vers les Mystéels est passible de prison.

“- L’Assemblée internationale venait d’investir dans les monades numériques, le virtuéel” continua Rick, “et s’apprêtait à mettre sur pieds le Ministère. Les recherches sur les Mystéels auraient ruiné des années de travail et d’investissement. Sans même parler des acteurs impliqués économiquement comme Glogle et Toto

– Encore un truc excitant qu’on a éjecté de ce monde pour qu’il devienne un peu plus chiant et avilissant” dit Nout, un air de dégoût au creux des lèvres.

– “Pas totalement éjecté apparemment… La chouette nous a balancé.e.s dans un Mystéel l’autre soir, avec Rick…

– Putain !!!! Et vous attendez tout ce temps pour me le dire ?! Allez, on crache le morceau maintenant, les tourtereaux, racontez !”

À la fin de leur récit, l’excitation de Nout les avait tous les deux presqu’entièrement contaminés.

“ – Vous pensez que c’est ça, notre putain de quête, trouver les Mystéels ?

– Ça se peut bien…”

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