La Chouette – Partie 3

Elle ne l’avait pas vu venir. Au bout de quelques semaines, Adi se mit à rôder de plus en plus fréquemment à la Chouette, à prendre pleinement conscience de l’existence de ce lieu qui se voulait subversif, à rencontrer des gens étranges. L’un.e d’illes s’appelait Nout, un.e andro poète.sse longiligne à gueule d’ange, les yeux clairs toujours écarquillés vers la moindre curiosité du réel qu’ille avait coutume d’appeler « l’air ». Elle ne pensait pas que cela pouvait exister, un.e andro non seulement artiste, mais révolté.e contre le système.

« – Mais, comment c’est possible ? Ils t’ont créé.e pour une tâche bien précise, non ?

– Soit l’un.e d’entre illes a fait une connerie dans mon programme, soit c’est intentionnel. Les codes que je commence à capter sans le vouloir, dévoilant toujours le même mouvement féminin, une ondulation qui me fait parfois penser au tien, me font dire que c’est un acte plus ou moins intentionnel.

– Comment t’es-tu rendu compte de ce que tu avais une volonté, un libre-arbitre ?

– Je ne m’en rappelle pas… Et toi, quand est-ce que tu as pris conscience de toi-même ?

– … D’accord… On arrête les questions de merde… »

À partir du moment où Nout, cette alliance si contradictoire à penser pour la raison humaine, existait, elle commença à accepter l’impensable et à adhérer, comme on adhère au sol par la gravité un peu malgré soi, à cet endroit pourtant sans mission qu’était la Chouette.

Illes commencèrent à se réunir à cinq ou six, une fois par semaine, toujours sans trop savoir pourquoi.

Il y avait Rick, rationnel et raisonnable, toujours là pour apaiser les angoisses des autres qui se demandaient de temps à autres quel était le sens de tout cela. C’était un des catalyseurs dont le rôle agaçait parfois s’il prenait son ton paternaliste, mais qui embrassait sans rechigner sa fonction de resistor.

Il faut dire que la nouvelle était tombée il y a peu de temps, comme un coup de massue. The Old duck avait été le premier journal à relayer les documents mettant en lumière le plan du gouvernement : avaler l’Université dans le secteur des nomades numériques. Les andros étaient bel et bien ces petits soldats chargés de poser les cadres de cette reconversion masquée.

Adi l’avait appris en pleine séance de psychenetic, au moment où elle se plaignait de son travail et du nouveau rôle de Ji. Chaque citoyen.ne avait l’obligation de faire une séance de psychenetic aux deux semaines, pour réguler sa santé mentale, et surtout rassurer la société. Les séances se faisaient via cell ou laptop, ce qui facilitait les choses. La psy d’Adi avait cette façon de toujours la ramener à sa propre responsabilité, à l’existence du code et à la veine illusion de s’en affranchir. Cela avait un côté assommant, mais Adi se persuadait tant bien que mal que tout cela l’aidait à travailler sa propre liberté.

Après un monologue de dix minutes de sa patiente à l’autre bout du cell, la psy se risqua à un commentaire.

« – Je me demande, à vous écouter, si votre réticence à la collaboration avec Ji n’est pas liée à cette peur du code que vous nourrissez depuis longtemps. Je me demande même si cette peur n’est est pas liée à vos parents… »

Tiens, encore mes parents, sans blague, je ne m’y attendais pas, se dit Adi. Elle continua dans le sens de la psy, par instinct d’acceptation – après tout, cette femme était payée par le gouvernement pour lui faire du bien, ou quelque chose qui y ressemblait.

« – Oui, j’ai un problème avec la rigidité du code, j’ai un problème avec sa clarté, la platitude qu’il laisse à l’imagination. Je hais son aspect univoque, le peu de liberté qu’il me laisse pour créer un monde de sens et d’images riches.

– Mmmm… C’est comme si cela vous annulait…

– Euh… oui, sûrement.

– Et si, à l’inverse, vous le reconnaissiez comme ce filet qui vous empêche de tomber dans le vide ? Car c’est bien ce vide que vous exprimez dans votre colère… Qu’est-ce que ça changerait pour vous d’accepter ce code qui traverse aussi votre chair…? »

Adi avait réalisé à cette occasion que la psychenetic n’était qu’un suppôt du gouvernement. On écoutait les âmes en difficulté, on leur enseignait à travers une thérapie sans fin à quel point, sans le code, ils ne sont rien, à quel point il était psychiquement vital de l’accepter. Elle se sentait naïve, ou même servile, de ne pas y avoir pensé plus tôt. La psy lui avait bien sûr fait comprendre qu’elle devenait paranoïaque.

« – Votre réaction est légitime, mais je crois aussi – et c’est mon devoir de le pointer – que cela parle beaucoup de votre difficulté actuelle à trouver votre place. Ici, vous avez une place à vous qu’il est difficile d’assumer, qui vous confronte à vous-même.

– Mon problème, c’est que vous rapportez tout au même schéma. Quelles que soient mes intentions, elles sont prises pour des symptômes de mon code défaillant. J’ai peur de ne pas comprendre l’enjeu de ce travail si vous réduisez ma volonté à un détail régi par le code. Je ne veux plus de ce dialogue de sourds.

– Ce qui est intéressant, c’est que vous voyiez le code comme cette entrave à la liberté, alors même qu’il est le seul moyen de vous libérer.

– J’aimerais qu’on s’en arrête là.

– Comme vous voudrez… Je suis en revanche dans l’obligation de faire un rapport de la séance, si elle se termine avant la fin réglementaire.

– Parfait, vous pouvez annuler toutes les prochaines séances.

– Vous savez ce que cela implique, n’est-ce pas ? Le gouvernement va vous octroyer un malus à chaque séance manquée. Vous vous êtes engagée pour 10 ans de thérapie, cela va vous coûter…

– Fort bien. Bonne soirée.”

En racontant tout ceci au groupe, Adi bouillonnait de colère. Le gouvernement octroyait des bonus et malus, mais depuis quand ? Sur quels éléments de la vie cela avait-il un impact ? Est-ce que ce calcul avait été pris en compte pour désigner les premier.e.s dont le travail serait suivi, ou plutôt leadé, par des andros ? Le phénomène ne concernait évidemment pas que l’Université, il touchait aussi l’enseigement primaire et secondaire, le secteur associatif, tout comme il avait contribué à l’effacement complet du feu champ des arts, première fourmilière à avoir été aspirée par les monades numériques il y a une dizaine d’années.

« – Avez-vous remarqué le boom du nombre d’articles parus sur Amazonia ces dernières semaines ? Ça fait un peu plus de sens maintenant… dit Nout, qui avait été aux premières loges pendant la reconversion du secteur des arts et s’était ensuite repliée vers l’Université.

– Ça fait des mois que je ne me suis pas connectée, dit Adi. Ma côte a du chuter de dix points, je ne veux plus foutre les pieds sur cette plateforme à la con.

– Pas étonnant que tu aies été une des premières à trinquer ! rétorqua Ava, qui venait à tous les rendez-vous, sans exception. »

Ava avait ce petit air de perfection qui agaçait autant qu’il suscitait une forme de respect, cette forme de droiture qui donnait la plupart du temps envie de dormir, mais qui arrangeait quand il s’agissait de faire le sale boulot.

Elle plane au dessus du lac, bercée par le vent chaud de l’été. Les petites ondulations de l’eau se succèdent lentement, forment des serpents de lumières qui clignotent erratiquement. Elle reste là, captivée par le reflet de ses ailes déformées par ce miroir liquide.

19 heures, ce moment de la journée où les plus chanceux.euses sortent de leur tour de verre pour aller s’en jeter un avec des collègues qu’illes ont déjà trop vu.e.s pendant la journée, mais dont je ne sais quels ras-le-bol commun et intimité subie leur font croire qu’illes sont ami.e.s. Ceux.elles qui sont toujours coincé.e.s devant leur écran à cette heure-ci de liberté fugace où les glou-glous remplacent les bruits de claviers frénétiques, ceux.elles-là ont capitulé malgré illes au mantra du datacène : “le temps, c’est des data”.

Pour sa part, Adi en était à ce moment de sa vie où les premières petites années de travail avaient déjà suffi à la persuader d’une chose : une vie heureuse est une vie sans travail. Son désir le plus profond était de trouver le moyen de ne plus travailler du tout. Plus jamais. Ne plus participer à cette mascarade collective du labeur qui rend libre, ne plus produire cet amas de data asphyxiant. Elle commençait à sentir pleinement la vacuité du travail dans l’après-Initiative. Pourquoi bosser, se disait-elle, alors que nos sociétés sont autosuffisantes depuis des siècles, grâce aux bots et maintenant aux andros ? J’ai mis le pied dans un engrenage stupide, un plan de vie si con que personne ne se permet de le remettre en question. Oui, admettre qu’on travaille pour du vent depuis des années, ça serait, pour beaucoup de monde, la fin de tout sens existentiel. On deviendrait officiellement plus qu’inutiles, de purs parasites terrestres. Alors, bien sûr, les gens préfèrent continuer à faire ce qu’ils ont commencé à faire, plutôt que de passer pour des con.ne.s. Continuer à produire des data, pour saturer une science fondamentale déjà schizophrène, continuer à creuser des trous dans la terre sèche, continuer à aspirer le suc du vivant pour produire et consommer, consommer pour que le feu sacré soit toujours plus beau, plus grand, plus monstrueux, même si c’est pour se faire bouffer le foie jusqu’à l’éternité. On ne fait que vomir du feu. Elle pensait à tout ce qu’elle ferait, mais surtout ce qu’elle ne ferait pas, si elle n’était pas astreinte à ce quotidien insensé. Mais qui l’obligeait, au fond ?

Elle en venait alors sciemment à entretenir une réputation plus ou moins construite de fainéante et dépressive auprès de ses collègues, afin qu’on lui épargne les insupportables “alors, et toi Adi, ça avance tes recherches ?”. Quand, finalement, à force de se regarder dans le blanc des yeux, faute de conversation, quelqu’un.e finissait par lui poser la question fatidique, elle répondait systématiquement “Ça avance très bien sans moi. Demande à Ji, il a l’air de prendre son pied.”.

Les membres de la Chouette avaient beau être sensibles et même d’accord avec sa façon de percevoir la vie active et le système des data, il y avait toujours Rick ou Ava pour la charrier ou lui dire le plus sérieusement du monde “on dirait que t’as 80 ans et que t’as travaillé toute ta vie dans une usine de l’avant-Initiative” ou bien “mais tu t’emmerderais si tu travaillais pas !”. Il en fallait toujours un.e pour lui sortir une de ces remarques conformistes, pour faire “l’avocat du diable”, autrement dit jouer au plus con. Dans ces moments, elle se retenait de les insulter et laissait Nout s’en charger, les traitant gentiment de vieux cons en riant. Au fond, plus la scène se répétait, plus le tout devenait un jeu entendu à qui sortirait l’argument le plus irréfléchi, celui qui insupporterait le plus Adi et la caricaturerait davantage dans son rôle de râleuse insatisfaite.

Si énigmatique et presque absurde que la Chouette fut, Adi réalisait combien cet endroit lui donnait l’occasion de s’aérer, de découvrir un autre monde, littéralement, que son cubicule poussiéreux.

19 heures à la Chouette, un jeudi, c’était l’heure d’une débauche contenue, des bières rafraîchissantes qui relâchent quelques tensions dans la nuque et des spritz qui pétillent un air estival sur la langue.

“- Santé, ma chère ! lança Rick à Adi en faisant sonner la bordure de son verre contre le sien dans un petit éclat aigu et léger.

– Santé ! répondit Adi.

– Alors, toujours pas de souvenirs du voyage cosmique, jeudi dernier ?

– Non… Mais cette femme, sur la photo, je la connais, c’est sûr. J’ai rêvé d’elle souvent, je crois. Elle est revenue, la nuit juste après que tu m’as montré sa photo. Elle était à l’avant d’un bateau, les boucles dansant dans le vent, elle regardait une île touffue et verdoyante sur sa gauche, elle souriait. Ce sourire, Rick, je me suis réveillée en chialant comme une gamine, bouleversée d’avoir simplement pu l’intercepter. Je n’arrive pas à savoir pourquoi, mais il est primordial, c’est une porte vers un monde insoupçonnable, je le sens, c’est dingue.

– Pas besoin de savoir pourquoi, je crois, Adi. On n’est plus dans le monde rationnel, ici, les liens cause-conséquence, ils ne sont pas forcément inutiles, mais ils ne sont plus l’essentiel, ils ne sont pas d’une grande pertinence pour appréhender ce “monde”, comme tu dis. Bon, pas besoin de tourner autour du pot : ces rêves que tu fais, je pense qu’ils sont un des modes d’accès aux Mystéels.

– Mystéels ? Attends, tu veux parler de ces trucs imperceptibles et imaginaires que cherchaient les poètes de l’avant-Initiative ?

– Oui, ces trucs… Sauf que pour les poètes, c’était davantage une blague sérieuse. Là, je te parle de mondes, d’autres pans de réalité, si tu préfères, qui ne sont pas accessibles en se buzzant simplement la gueule à coup d’acide. Les Mystéels, on peut littéralement les fouler de nos pieds alors même qu’il proviennent tout droit de notre imaginaire.

– Comme le virtuéel avec les Gloglass ?

– Non, ça c’est des conneries, tu le sais comme moi. Les Gloglass et tous les produits du Ministère des monades numériques te donnent accès à de la bête reproduction. Dans ce virtuéel, Glogle et le gouvernement te permettent de consommer leur monde, pourvu que tu payes en data. Malgré toutes ses options et la supposée personnalisation qu’ils vendent, tu as l’illusion de créer, mais tu ne fais que reproduire leur monde déjà fini, avec ses règles, toujours les mêmes. Dans un Mystéel, c’est toi que crées le monde, ce sont tes désirs qui façonnent ce que tu vois, sens, touches, goûtes, entends. Et les cinq sens sont eux-mêmes très limités au regard de ce que ce monde peut être…

– Est-ce que ce sont des mondes partageables, ou bien c’est juste dans nos têtes ?

– Ils sont partageables, ce ne seraient pas des mondes, sinon. Mais il en existe une multitude, selon ce que j’ai pu en lire, et ils ne sont pas séparés de ce que l’on nomme un peu bêtement le “réel” et donc du virtuéel non plus…”

Rick raconta à Adi les détails de leur voyage dans la nuit de jeudi dernier, et ce fut comme si toutes les images se replaçaient dans sa tête à elle au même moment où ils prononçait les mots.

“ – … Tu penses qu’on était dans un Mystéel tous les deux ?

– Oui, j’en suis persuadé. En revanche, ton black out est énigmatique.

– C’était peut-être émotionnellement trop fort, à cause de cette photo.

– Peut-être… après, si j’en crois les rêves que tu fais, tu en as vu d’autres…

– … d’autres quoi ?!” Nout venait de s’immiscer dans la conversation. “On dirait que vous parlez de cul, vous, avec ce petit air cachotier !”

La délicatesse, la pudeur ne faisaient pas vraiment partie du référentiel social de Nout, qui était pourtant capable d’une subtile intelligence, ou quoi qu’on veuille l’appeler. Comme beaucoup de ces personnes assez rares au regard brillant, fou et passionné, ille était capable d’associer très spontanément dans une même phrase les mots “métaphysique kantienne” et “bite”. Pour ille, la vulgarité ajoutait du piquant, tant aux conversations les plus chiantes qu’aux grandes subtilités de ce monde. Ses “putain” avaient quelque chose de jouissif pour qui les écoutait, d’autant qu’ils se voulaient tout sauf subversifs. C’était sa manière à ille de lustrer “l’air”, comme ille disait, de le faire scintiller sans en masquer les reliefs.

“ – Pas vraiment, non… répondit Adi, amusée. Mais si t’as des histoires, toi, n’hésite pas, ça commence à être un peu trop sérieux par ici…

– Oh, mais c’est super sérieux, le cul, dis ! Malheureusement je comptais sur vos ébats juvéniles, ma vie sexuelle étant plate comme un trottoir de rue depuis trop longtemps.

– On parlait des Mystéels… dit Rick pour clore le sujet.

– Aaaah ! Je sentais bien qu’il y avait quelque chose de malsain derrière tout ça ! s’exclama Nout.

– Euuuh…” Adi était confuse, elle n’avait pas compris le troisième degré qui se cachait derrière le ton de Nout.

– “Bah, Adi, le scandale des mystéels, y’a environ deux-trois décades ?!” dit Nout, un peu étonnée.

– “Je sais pas de quoi tu me parles, j’ai même pas trente piges !”

À l’âge où Adi tenait à peine debout et se bavait encore dessus, un grand scandale avait secoué l’ancien gouvernement mondial qui, selon les enquêtes de l’époque, aurait versé des sommes indécentes à une entreprise chargée de creuser les moindres recoins des Mystéels. Ces dépenses furent jugées illégales et contraires à l’intérêt publique, menant aussitôt au renversement du gouvernement. Depuis, toute initiative publique ou privée tournée vers les Mystéels est passible de prison.

“- L’Assemblée internationale venait d’investir dans les monades numériques, le virtuéel” continua Rick, “et s’apprêtait à mettre sur pieds le Ministère. Les recherches sur les Mystéels auraient ruiné des années de travail et d’investissement. Sans même parler des acteurs impliqués économiquement comme Glogle et Toto

– Encore un truc excitant qu’on a éjecté de ce monde pour qu’il devienne un peu plus chiant et avilissant” dit Nout, un air de dégoût au creux des lèvres.

– “Pas totalement éjecté apparemment… La chouette nous a balancé.e.s dans un Mystéel l’autre soir, avec Rick…

– Putain !!!! Et vous attendez tout ce temps pour me le dire ?! Allez, on crache le morceau maintenant, les tourtereaux, racontez !”

À la fin de leur récit, l’excitation de Nout les avait tous les deux presqu’entièrement contaminés.

“ – Vous pensez que c’est ça, notre putain de quête, trouver les Mystéels ?

– Ça se peut bien…”

Regarder dans le vide

Ne rien faire, rien, du tout. Ne rien foutre, comme pendant l’enfance, après une année d’école, lorsque les journées d’été s’amoncelaient à perte de vue et qu’on ne s’embarrassait pas de prévoir autre chose que jouer. Quand on avait le temps de regarder dans le vide et s’emmerder.

S’amuser à cultiver le vide, le trou blanc, cet état qui ne demande rien d’autre que d’être traversé par le monde et s’y lover. Il en faut, de l’énergie ou du dépit, pour s’accorder cet essentiel. Oui, lorsque l’on cultive le vide, on se rend rapidement compte que rien d’autre n’importe plus que cet état de suspension, de vol léger comme l’éther.

Le rien en suspension rend à nouveau tout possible, à commencer par s’emmerder, sans être pressé.e par l’urgence de l’action, ou pire, de la « pro-activité ». Être suspendu.e, c’est flotter paisiblement dans le mouvement, comme un nuage, s’éterniser dans un temps linéaire qui donne trop souvent l’impression aliénante d’une course contre la montre de l’hydre capitaliste.

Être suspendu.e, c’est peut-être aussi résister tranquillement aux injonctions au bien-être que notre cerveau, nourri aux publicités de yoga, nous ordonne. C’est avouer à soi-même et aux autres avec délectation qu’on ne fout strictement rien, sans se sentir rebelle.

Alors, ce qu’on appelle le temps prend une tout autre consistance, se vide et devient fluide comme l’eau. Ce temps-là que je m’accorde, quand je regarde dans le vide, je ne le possède pas, je ne le quantifie pas, je flotte dedans et j’y nage le crawl.

La Chouette, Partie 2

Adi se réveilla dans la sueur de sa chambre sombre et humide. À la fenêtre, les branches et les feuilles d’un immense arbre dansaient suavement, comme des algues secouées par le courant d’une mer agitée. Aucun mouvement de cette chevelure ondulée n’était saccadé, tout semblait couler et remuer dans un cycle sans cesse répété et différent.

« Au fond, qu’est-ce qui me permet de dire que cet arbre est un faux, si ce n’est en me fiant aux dires de quelques biotechniciens l’ayant programmé pour durer éternellement malgré la sécheresse ? se demande Adi. Je passe mon temps à me dire que ce monde fait semblant d’être ce qu’il est, je n’y perçois que de l’imitation, du code, mais… qu’est-ce que cela change à ma vie dès lors que, par l’expérience, de temps à autres, j’aperçois des algues qui se déhanchent dans les branches ? »

Le savoir était détenu par les andros et quelques biotechniciens en chef. Les autres alternaient, tout comme elle, entre désillusion de percevoir un monde entièrement fake et résignation de se dire que, finalement, le fake était bien « vrai » à sa manière.

« À quoi sert le fake, si ce n’est précisément à ressembler au vrai ? Que cherche-t-on chaque jour en s’habillant, en changeant de ton dans la voix, en se rappelant un voyage d’enfance à la vue d’une petite fontaine, que faisons-nous si ce n’est chercher à ressembler et à voir des ressemblances, à montrer et voir l’invisible ? Le fake n’est pas le contraire du vrai, il n’en est qu’une variation, une expression. Si les arbres biotech fleurissent à travers la ville, ce n’est pas pour donner une sensation de nouveau, de faux, de surfait, c’est au contraire pour imiter le vrai, l’ancien, car après tout l’ancien est toujours vrai et a toujours raison pour l’âme humaine. L’ancien a le mérite d’avoir existé quand le nouveau a tout à prouver. Lorsque je postule à des subventions, on me demande encore les originaux de mes diplômes, alors même que je ne les ai jamais vus que sous forme numérique et que je peux les copier à l’infini. C’est quoi, l’original, dans ce monde, le vrai qu’on cherche à tout prix à instituer en inventant des règles absurdes ?»

Elle continuait à divaguer au milieu de la nuit brumeuse – la nuit noire qui rendait aveugle n’existait plus depuis longtemps, à part dans quelques rares déserts abandonnés par la vie, chez les feu Navajo du Sud-Ouest américain ou les anciens Algonquins du Nord, qui finirent par s’éteindre dans ces lieux sauvages que les Occidentaux avaient isolés sciemment. Le secteur des monades numériques et la biotech travaillaient actuellement sur un moyen de modifier le ciel à la guise de chacun, sans se gêner les uns les autres, une sorte de multi-réalité céleste. La seule solution qui existait actuellement pour contempler la voûte étoilée était les lunettes invisibles, les gloglass qu’Adi se refusait catégoriquement à porter – sauf quand le vague souvenir des étoiles que ses parents lui avaient raconté remontait à la surface – car elle ne supportait pas l’idée d’une réalité uniquement perçue par elle. Être la seule à expérimenter ce corps était déjà assez lourd et, depuis peu, elle avait les corps d’autres individus à gérer en plus de son tas de nerfs.

Les étoiles qu’elle n’avait jamais connues lui manquaient de temps à autres. Durant son enfance, ses parents ne lui avaient jamais mis de gloglass devant les yeux, peut-être plus par peur que par conviction politique. Elle l’avait fait dans son coin au début de son adolescence, même si, alors, le ciel étoilé avait plus des airs de jeu vidéo old school que de réalité physique. Quand elle mettait les gloglass, à cette époque, elle se sentait partir loin, très loin dans un lieu sans repères. Elle s’allongeait sur son lit et plongeait tête la première dans le cosmos numérique, faisant de grandes brasses au milieu des constellations dont elle ne saisissait pourtant pas grand’ chose si ce n’est qu’elles étaient inatteignables. La phrase d’un vieux prophète revenait souvent à ses oreilles, elle ne se souvenait pas d’où elle la tirait mais cela sonnait comme une pensée irrévocable : « Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point. Par la pensée, je le comprends. ». Avec l’âge et la réflexion, la peur de ses parents l’avait presque totalement contaminée.

Toujours allongée, elle venait de remarquer qu’elle se grattait machinalement tout en contemplant l’arbre et laissant son esprit divaguer. Ses doigts semblaient eux aussi vouloir prendre part à la réflexion, s’enfonçant dans son cuir chevelu, passant au crible son dos, ses épaules, ses pouces… Ce qu’elle avait eu coutume d’analyser comme le comportement d’une anxieuse chronique était peut-être plus profond que cela. En enlevant les peaux mortes, en lissant les impuretés frénétiquement, ses doigts aux ongles longs comme des bouts de pinceaux participaient inconsciemment de cette sculpture de soi si chère à Plotin.

Elle décida d’aller prendre une marche. Pour les esprits agités, la marche avait une fonction thérapeutique reconnue par le Ministère du Bien-être, mais celui-ci préconisait l’utilisation des gloglass réglées sur un paysage idyllique, une île déserte ou un quelconque environnement pur et immaculé, dans lequel l’on pouvait croiser des fake animaux – imitant ceux que l’on jugeait plus vrais et anciens que les autres. Caresser des fake animaux était aussi particulièrement conseillé pour développer ses habilités sociales et empathiques.

Adi aimait les marches nocturnes. Sous le brouillard épais, elle se sentait comme un poisson en pleine mer nageant sous un ciel houleux. Elle avait une conscience brouillée de la réalité qui se trouvait derrière ce tas de nuées grisâtres et elle tenait à ce flou car lui, au moins, n’avait pas à être discuté, au contraire, il discutait tout seul et faisait foisonner l’imaginaire de ses obervateurs.rices. Adi y voyait sans cesse quelque chose de différent, voilà pourquoi elle aimait le flou.

Soudain, après quelques minutes et une succession de rues prises au hasard, elle se sentit attirée vers un coin de la ville dans lequel elle ne s’était jamais aventurée. Il faut dire que les rues n’avaient rien d’engageant, elles n’étaient parsemées d’aucune source de lumière, on ne voyait pas ce qui se passait à plus de trois mètres autour. Sur le côté droit du trottoir, un automate se tenait devant l’entrée d’une galerie d’arts un peu délabrée, et répétait à loisir ce poème, sans pause, sur un ton pourtant résolument calme :

« Unreal riverbank

A light, flowing shimmer snows

betrayed by the fog »

 

Adi trouvai un charme cynique à cette scène. L’automate était visiblement d’une classe de robots qui ne possédaient pas ce que tous les humains et androïdes avaient coutume d’appeler « conscience », cette supposée distance qu’un être a l’impression de prendre sur son vécu et qui l’amène à faire croire aux autres et à lui-même qu’il y a quelque chose de singulier, voire d’exceptionnel chez lui. Elle décida de lui adresser un sourire car il lui paraissait sympathique et que, disons-le, elle éprouvait une certaine forme de compassion pour le grand dadais métallique statique et fier dans la brume froide. Il lui répondit immédiatement :
« – Bonsoir, Mademoiselle ! Fait pas chaud, hein ? Ça vous dirait que je change de poème ? Je l’ai trop répété, lui, j’ai l’impression de le respirer… Ça vous rentre dans le circuit, au bout d’un moment. Alors, oui ? D’accord, voyons voir…

Dark foggy nighttime

A shiny machine wanders

before the feeling 

 

– C’est beau, merci, dit Adi, un peu émue. »

Puis elle continua de s’enfoncer dans le couloir de brume et de béton, un peu gênée. Elle aurait aimé faire un geste pour lui, mais en bonne rationnelle, elle savait qu’il n’avait besoin de rien, qu’il ne ressentait pas le froid humide et qu’il s’adonnait gaiement, si l’on peut dire, à ce pour quoi il avait été conçu, réciter des poèmes. Elle se sentait toutefois un peu bête de n’avoir pas osé faire un geste, quel qu’il soit. Qu’elle présuppose qu’il n’en avait pas besoin n’était pas acceptable, elle n’était pas dans son « circuit », comme il disait, elle ne savait pas d’où provenaient ces beaux haïkus. Elle ne savait pas quelle différence elle pouvait peut-être faire pour ce tas de ferraille mêlée de code. En traçant son chemin, elle avait cette vague impression qu’elle perpétuait ce qu’elle exécrait pourtant, cette manière qu’avaient les êtres de « conscience » de se mettre à part (en hauteur, de préférence) et de mettre les autres encore plus à part (en-dessous d’eux, naturellement).

Prise par ses réflexions et la brume, elle ne se rendit pas compte qu’elle approchait un quartier familier jusqu’à ce qu’elle se retrouve devant les marches rougeâtres de La Chouette. C’était fermé à pareille heure de la nuit, mais elle décida d’y faire un tour – elle disposait d’une entrée libre depuis qu’on l’avait officiellement intégrée à ce groupe dont elle ne comprenait toujours pas le but. Quoi qu’il en soit, sans ce monde drogué et bruyant autour, elle se sentait bien plus libre de divaguer, plus curieuse. Mettant de côté sa méfiance, elle monta les escaliers dans l’obscurité jusqu’à la salle de la chouette. Elle eut un pincement à la poitrine en apercevant le petit être dans son halo de fumée nuageuse. Elle compris alors qu’ « on » l’avait amenée là, que son insomnie n’était probablement pas fortuite, qu’« on » avait voulu qu’elle se retrouve ici cette nuit. Alors qu’en temps normal elle aurait probablement commencé à contracter son ventre et ses épaules, jusqu’à devenir plus compacte et crispée qu’une souris poursuivie par un chat, elle fut au contraire prise par une vague de détente en entrant dans la salle. Elle se sentit étrangement chez elle.

 

« – Dark foggy nighttime

A shiny machine wanders

before the feeling… Dark fo… »

 

La petite chouette récitait tranquillement le poème, sous un ton très similaire à celui du robot il y a quelques minutes.

 

« – Hé merde… C’était toi, le robot ?!

– Que ce fut lui ou moi, qu’est-ce que ça change ?

– Ça change que j’aime bien savoir à qui je m’adresse…

– Tu risques d’être déçue ici, dans ce cas.

– C’est quoi votre trip ici ? Rendre toute cette histoire encore plus mystérieuse et incompréhensible qu’elle l’est déjà, juste pour faire chier, c’est ça ?

– Ne serais-tu pas en train de projeter tes propres manières académiques ?

– … »

 

Adi avait la vague impression de subir une psychanalyse, cette discussion avec le vide ponctuée de remarques d’un individu dont on ne sait strictement rien, des paroles qui, bien souvent, s’immiscent dans la chair et la transforment lentement jusqu’au jour où l’on se dit « oh, je ne suis plus la même ». Elle pouvait sentir les mots de la chouette trouver un chemin dans son ventre, s’y lover comme pour entamer une gestation.

Soudain, ces mots se transformèrent en pensées incontrôlables. C’était reparti, l’intrusion.

 

« – Salut Adi, dit Rick.

– Salut… Tu m’expliques à quoi rime ce bizutage ? Me réveiller en pleine nuit, me faire errer dans des coins lugubres, franchement, c’est quoi le but ?

– Si tu crois que je suis à l’origine de ça, tu te plantes royalement. Je ne sais pas plus que toi ce qui nous amène ici. Elle, le sait… dit-il en se référant au petit animal synthétique, c’est elle le cerveau.

– C’est pas possible… Je refuse de continuer cette expérience de fous. Est-ce que tu te rends compte de ce qu’on est en train de se faire balader par un truc dont on ignore tout et dont on présume qu’elle a une raison supérieure de nous faire agir ?! Mais quelle bande de cons ! Sérieusement… »

 

La chouette coupa net la complainte bruyante d’Adi. Ce fut comme si toute pensée et tout mouvement avaient été soudainement gelés. À la place, Adi se sentit transportée dans un autre monde. Ce qui la traversa n’avait pas de nom, c’était une vitesse incommensurable, un tourbillon qui lui révéla immédiatement l’inconsistance de son être. Elle semblait faite de lambeaux de vent erratiques, toujours plus rapides. Lorsque la cadence ralentit, une série d’images fulgurantes se mit à défiler à la manière d’un film ennuyeux dont on accélère le déroulement pour tomber sur les scènes clés. Elle reconnut sa ville, Montfak, du moins ce qu’il en restait, à la petite colline surplombant les habitations. La loi qui obligeait les gratte-ciels à ne pas dépasser le belvédère du Montfak n’existait visiblement plus ; ils le dominaient largement, sans que l’on puisse dire jusqu’où ils s’élevaient à travers la brume. La ville semblait morte, de la poussière volait violemment, brisait des vitres ça et là, emportait des débris d’objets et de matière qu’on aurait dit organique. Elle se retrouva ensuite dans un endroit inconnu, à l’intérieur d’une grande maison en pierres noires. Au dessus de la cheminée, une photo brunie mettait en scène une femme aux cheveux bouclés, probablement châtains, un grand sourire bienveillant et sincère, le regard clair tourné vers la gauche. Adi se sentit bouleversée par ce visage. Puis une immense explosion secoua la Terre, la maison, le portrait, tout partit en fumée en un instant. Adi flotta un moment dans une sorte de néant, comme si elle se trouvait à présent au fin fond de l’espace. Le froid lui gelait les os, colonisait toutes ses sensations uniformément. Elle sentit que c’était la fin de son monde. Elle aperçu une planète au loin, la Terre, qui rougissait, gonflait. Puis un flash aveuglant.

 

Des extraterrestres ont envahi la Terre. Semblables à de gros tas de neiges qui flottent, ces êtres blanchâtres et fumeux utilisent les organes humains, des cœurs vidés de leur sang, pour communiquer entre eux. Lorsqu’ils communiquent, une onde de lumière rouge apparaît dans leur corps.

 

L’alarme du cell retentit. « Ce n’est pas mon rêve », se dit aussitôt Adi en se levant, la tête emmitouflée dans ce brouillard matinal qui, pendant certaines journées plus difficiles que d’autres, persiste jusqu’à la nuit et lui donne l’impression de ne pas être tout à fait de ce monde. Aujourd’hui, elle ne pouvait pas vraiment se permettre de traîner au lit, elle avait une réunion de planification stratégique avec tou.te.s ses collègues du département, andros compris. Il fallait passer la matinée à suivre le procès verbal imposé par le Ministère, à écouter les petites plaintes des un.e.s, à faire semblant de se battre contre des directives que tout le monde appliquerait plus ou moins dans la pratique. L’après-midi était généralement dédiée à des questions de recherche débattues collectivement. « Autrement dit, une journée à rien foutre », pensa Adi.

Les réunions de travail ou les colloques avaient très souvent une saveur amère pour elle. Ceux-ci auraient pu être l’occasion de partages, d’éveil collectif, mais ils étaient le plus souvent des mises en scène d’egos fragiles, ces pauvres hologrammes dont la consistance s’affaissait dès qu’un regard ne convergeait plus vers eux. Sa collègue Kate était particulièrement fatigante. Elle remuait la tête dans tous les sens, tel un furet cherchant où fourrer le museau, un petit sourire au coin de la lèvre, comme pour signaler qu’elle avait du recul sur ce qui était en train d’être dit. Elle finissait chacune de ses phrases par « right ? ». Elle n’hésitait pas à interrompre celui ou celle qui intervenait pour lui demander de parler plus fort ou distinctement, par respect pour les autres. Cet après-midi ne faisait pas exception. Adi était assise à la grande table de réunion, avec ses collègues du département de philosophie. Un véritable festival se déployait devant ses yeux pas encore assez blasés pour ne pas ressentir une profonde colère. « Je peux comprendre pourquoi le gouvernement veut fermer ce département, au fond, se dit-elle. On ne fait rien à part creuser dans la boue et tenter d’être celui qui creusera le plus loin. On ne sert à rien. »

C’est à qui parlerait le plus de ses publications lues, avec un peu de chance, par quelques collègues ou ami.e.s et n’intéressant généralement pas grand monde à part soi. Cette journée-là, Adi fut même surprise de constater le sursaut de jalousie qu’éveillait chez ses collègues le fait que sa recherche soit maintenant « leadée » par Ji, l’andro. Si tout le monde collaborait avec un.e andro, cellui-ci n’était pas encore désigné.e pour diriger leur recherche. Le cas d’Adi faisait partie de ces nouveaux types de « contrats d’avenir » qui étaient présentés comme le signe d’un intérêt gouvernemental particulier pour certaines recherches mais, dans les faits, ressemblait plus à une mise au placard.

 

« – Toi, Adi, tu as été choisie par le gouvernement, tu sais que tu vas avoir de quoi assurer tes fins de mois jusqu’à la fin de ta vie…, dit Kate.

– Oh, c’est vraiment ce que tu penses, que j’ai de la chance d’être prise en otage par le gouvernement, de ne plus faire le quart de ce pour quoi je me suis engagée dans ce boulot ? Mais prends mon poste, je t’en prie !

– Adi…, Beck essaya de la tempérer. Kate dit juste que tu as une stabilité que d’autres n’ont pas.

– Mais de quelle stabilité vous parlez ?! Mon contrat se termine dans six mois, le temps que le Ministère prouve mon inutilité par rapport à Ji, et c’en est fini pour moi ! Vous n’avez pas encore compris que c’est le plan ? rétorqua Adi, cachant mal son bouillonnement qui, dans ce genre de conversation supposément rationnelle, la décrédibilisait aux yeux des autres.

– Dans les faits, ajouta Kate, tu as signé un contrat qui te permet de demander à la fin de tes 6 mois un autre 6 mois, dans les mêmes conditions et sur un sujet différent, et ça à l’infini, right ? C’est différent pour nous, qui sommes pour l’instant assignés au même sujet de recherche et pouvons être mis à la porte sans préavis. Dans ce cas-ci, je crois que, oui, ta situation est plus enviable. De plus, tu bénéficies de l’expertise de renom de Ji. (Elle adressa un sourire on ne peut plus faux à Ji, qui se contenta de prendre des notes.)

– Bon, intervint John, je ne suis pas sûre que l’objet de la séance est de comparer nos situations salariales, mais plutôt de trouver une solution collective à un problème récurrent. Le nombre de bureaux a été divisé par deux en trois mois, et nous sommes maintenant plus de la moitié à devoir partager ce qui n’était déjà pas un espace très vaste. »

 

Au moment de la pause, John rejoint Adi qui prenait l’air dans la biosphère. Le bâtiment du département, qui datait de l’après-Initiative, consistait en une grande tour grise de plus en plus délabrée. Le seul endroit encore agréable restait la biosphère, une grande cour sphérique remplie de végétation et de fake animaux, encerclée de lampes solaires à haute radiation, qui reproduisaient des conditions qu’on avait appelé il y a longtemps « tropicales ». C’était le « terrain de jeu » du département des sciences occultes qui « s’amusait » (selon les termes du gouvernement) à reconstituer les conditions biologiques de l’avant-Initiative et l’interaction humains-fake animaux-végétation. Les rares visiteurs.euses étaient ainsi toujours bien accueilli.e.s par les chercheurs.euses, puisqu’illes contribuaient en quelque sorte au bon fonctionnement de leur recherche. Adi, qui aimait l’idée de servir aux autres plutôt qu’à elle-même, y restait parfois de longues heures.

 

« – Dis donc, ça sent le moisi dans cette serre, dit John.

– Ouais, ça shlingue, mais c’est le seul endroit chaleureux dans ce putain de bâtiment. Right ?

– Le pire, c’est que Kate t’apprécie, tu sais.

– Tu m’en vois ravie.

– Je commence à te connaître, Adi. Je sais que ton cynisme est une manière d’être, mais que tu cherches des solutions…

– Contre ce monde de merde. Oui, sûrement.

– On n’a pas discuté depuis le dernier soir à la Chouette… J’aimerais savoir ce que tu as pensé de ce voyage cosmique et, surtout, de ce portrait…

– Pardon ?

– Jeudi, quand la chouette t’a fait venir au QG en plein milieu de la nuit et qu’elle nous a tous les deux téléportés dans le futur.

– Je… j’étais chez moi, John. Je ne me souviens pas de ce dont tu me parles.

– Oh… Vraiment ? J’ai retrouvé le portrait en question, attends. »

 

Il sortit de sa poche de veste une photo en piteux état et lui montra. Cette femme, elle l’avait déjà vue quelque part, mais impossible de savoir où et quand. Une grande émotion la saisit en se plongeant dans son grand sourire radieux. Elle eut le sentiment absurde de retrouver quelqu’un qu’elle avait cherché toute sa vie, elle voulait courir à travers cette photo pour l’enlacer et ne plus jamais la quitter, ne plus jamais être loin de cette présence quasi divine.

 

« – Où as-tu trouvé ce portrait ?

– Hum, il ne fait pas bon raconter ces choses là dans un bâtiment public. Retrouve-moi ce soir, 19h00 au QG, si ça te va.

– Ok. Pourquoi je ne me rappelle pas ce que tu me racontes ?

– Je ne sais pas. Ça fait peut-être partie des stratégies de la chouette. On a tou.te.s des rôles différents dans ce qui se prépare et on n’y est pas exposé de la même façon… Je te dirai ce que je sais ce soir. »

Cyberextases

« Je me déplace depuis longtemps dans ce qui ressemble à un vaste océan de lumière. », se dit Ray. « Cela fait des centaines d’années que la deuxième phase a été atteinte, ou peut-être deux jours, je ne sais plus. Comme c’est reposant de ne plus savoir, ne plus avoir l’obligation de faire des hypothèses, de prédire le futur, ne plus sentir le temps qui presse derrière soi, comme une vague nous pousse inexorablement vers la rive pour que l’on s’y échoue. Pour l’esprit vieilli dont j’ai hérité – la première phase étant arrivée un peu tard, le vieillissement de ce qui étaient alors mes cellules avait déjà affecté ma conscience pour toujours, me laissant ce petit côté résigné et conservateur propre aux systèmes biologiques en fin de vie -, plus rien n’importe si ce n’est la sensation de ne rien devoir à l’autre, de ne plus jouer à faire semblant. J’ai toujours une forme, mais je peux en changer à ma guise. Je peux porter le masque que je souhaite, mais, depuis quelques temps, celui de « vieux con » s’impose étrangement à moi. Des images persistent, le vieux Ray au coin du feu, se laissant caresser par une chaleur incandescente… des pieds, des mains qui ressurgissent… Étrange, ce « vieux con » revenant à mon imagination… Quoi qu’il en soit, bientôt, tout ça n’aura plus d’importance. »

« Les pensées décident désormais de la forme et non l’inverse. », pense Bolchoï-D. « Je suis fluide comme l’eau. Je n’ai plus besoin de méditer et nager des heures durant pour me sentir fusionner avec le mouvement des vagues. Je suis cette eau qui me traverse autant qu’elle me porte, je n’ai qu’à la penser pour l’être. Je flotte comme le cybird au milieu des nuages. Nous avons déjà longuement répété la troisième phase, comme une pièce soigneusement dirigée. Le moment arrive à grands pas, aucun des fidèles n’hésitera à enfoncer sa nano-puce dans la fente-Oméga. Visiblement, l’imagination de Ray, dont le génie nous a pourtant fait parvenir à la seconde phase sans encombres, recommence à se figurer son body flétri de l’avant-Initiative, ce body dont le seul vil objectif était de lutter contre l’entropie. Le réseau de sa conscience a du être profondément altéré par certaines cellules dont il n’a pas pu retarder la corruption. Nous avons agi trop tard. Heureusement, la limite d’âge des cellules avait été fixée à 200 ans pour les candidats à la deuxième phase. Pour la dernière, celle de l’Oméga, Ray ne le sait pas, mais il sera électrocuté au moment d’insérer sa nano-puce. Il ne pourra à l’évidence jamais se séparer de ces images par trop humaines et la présence d’un seul « vieux con » pourrait suffire à noyer tout le réseau Oméga de mélancolie et à nous rendre collectivement dépressifs. En revanche, pour l’heure, nous avons encore besoin de ses incantations pour griser les cyber-consciences. »

« Loin d’être un « vieux con », dans l’avant-Initiative, j’entendais déjà les couleurs au lieu de les voir, des symphonies de musique progressive composaient mon décor, » se dit Neil-Lejeune, « mais je peux maintenant les chanter moi-même et créer le monde. Je ne chante pas mieux que le cybird, mais je sais chanter le dégradé de rouge des feuilles d’automne, gratter les cordes d’une guitare folk ou d’un banjo pour simuler l’éternité bleue au fond des consciences, commençant par la mienne. Écoutez, comme l’océan orangé de Turner part dans les profonds aigus, tandis qu’une vague plus puissante que les autres se lève lentement, progressivement jusqu’à toucher le ciel qui en rougit de joie. Entendez la robe dorée des érables qui s’enflamment au timbre de ma voix. J’entends le monde et je vois ses sons. »

« Vais-je pouvoir atteindre l’orgasme dans l’Oméga ? Serons-nous dans la jouissance perpétuelle ? Bolchoï-D et Ray n’ont encore rien dit de tout cela… » s’inquiète Vita au moment où elle réimagine pour une raison obscure son corps gonflé comme une poupée de l’avant-Initiative, toujours charmée par ses formes audacieusement artificielles pour l’époque. « J’étais à l’avant-garde, tout de même… Mais où est passé Max ? A-t-il déjà changé de forme ? Oh, il m’agace quand il se métamorphose sans prévenir ! Je ressens des frissons réguliers, le vent tiède se met à me caresser. Décidément, ce body… Il ne faudrait pas que je m’y réhabitue. Le vent gronde, cette fois. Ah c’est toi, Max ? Et si je me transformais en vent, moi aussi ? Le spectre de cette « vieille conne » revient un peu trop souvent à ma conscience. »

« Je me demande ce que cela peut faire d’être à la place de Bolchoï-D… » pense Ed « ce que des connexions sur-développées lui permettent de ressentir. Je… Je suis cette eau qui me traverse autant qu’elle me porte, je n’ai qu’à la penser pour l’être. Je flotte comme le cybird au milieu des nuages… Comme c’est agréable, de vivre à travers l’autre, de le laisser me bercer. »

« Je vole… », s’étonne Max. « mais, étrangement, Vita ne m’entend pas. Pourquoi le vent est-il réduit au silence ? Je peux la sentir, pourtant. Elle me sent aussi, je la transperce et je me loge le long de ses courbes. Oui, voilà, transforme-toi en vent à ton tour. Fusionnons… »

« Ce boitier fait de moi le Dieu des dieux. », pense calmement Bolchoï-D. « Je peux effacer qui je souhaite, mais je n’aurai pas besoin de l’utiliser si tout le monde se conforme au principe Oméga, le seul principe existant désormais et qui nous mènera bientôt à l’extase. Lorsque le cybird passe en ré mineur, nous devons tous nous métamorphoser. L’habitude est le seul interdit du monde de l’actuel. Ray dispose d’un statut particulier, pour le moment, je ne peux pas l’effacer s’il décide de ne pas changer de forme. Seulement, ça ne durera pas. Je ne comprends pas que des formes-pensées de l’avant-Initiative en regagnent certain.e.s, si près du but. Il faut accélérer. »

« Cette forme est nouvelle pour moi, » songe Adi avec émerveillement, « elle ne ressemble à rien que j’ai déjà connu. Je l’ai rêvée, il me semble, lorsque je planais au-dessus d’un grand lac, contemplant mon reflet brumeux, dans une mise en abyme vertigineuse. Toute unité semble s’évaporer, je suis ici et là-bas… oh, Bolchoï-D entre en nous pour une annonce… Vous devez déjà sentir quelques effets des vibrations Oméga qui déforment vos formes-pensées. Le grand moment approche. Je vous demande de vous tenir prêt.e.s pour le plug-in à tout moment. Il n’y en a plus… »

« … pour très longtemps. Enfin, l’Oméga…! » se dit Neil-Lejeune. « Les sons commencent à se mélanger, c’est vrai. L’océan s’agite, se transforme en nuages… »

« Avant la Grande Initiative, je m’imaginais déjà dans d’autres types de bodies », se rappelle Ed. « Je me sentais souvent en dehors, loin, très loin de ce qu’ils appelaient la réalité. Ils faisaient tous semblant que leur monde existait, qu’il portait en lui une vérité incontestable et unique. Leur body était leur dernière possession, une forteresse qu’ils bâtissaient pierre à pierre toute leur vie durant tout en sachant qu’elle moisissait de l’intérieur. Quand certains commençaient à bricoler avec leurs gènes, tirant des ficelles à l’aveuglette, court-circuitant l’inconnu biologique, je faisais déjà partie des élu.e.s qui savaient que les bodies allaient disparaître. »

« Quand j’ai commencé le projet, pense Ray, mes prophéties avaient déjà fait leurs preuves. Il fallait juste maintenir mon body en état assez longtemps pour enclencher ce que l’on appela ensuite la première phase. À partir du moment où je trouvai le moyen de télécharger les consciences, l’Oméga n’était plus une utopie. Bien sûr, certaines consciences étaient déjà trop corrompues par leur système biologique pour prétendre au téléchargement. Avec une terre de moins en moins viable, bien qu’en proie à la surpopulation, il fallut réguler l’accès à la technique, empêcher le hacktivism autant que possible au profit du businesshack et, surtout, empêcher toute fuite et toute déclaration publique. C’est alors que je rencontrai Bolchoï-D… »

« Nous sommes sûrs de nous, Ray et moi, depuis plus d’un siècle, début de la Grande Initiative », se rassure Bolchoï-D. « Nous avons soigneusement sélectionné nos candidats. Tou.te.s ont leur rôle à jouer dans l’avènement de l’Oméga, tous rempliront leur tâche inconsciemment. Le fait que certains body-souvenirs ressurgissent dans d’autres consciences que celles de Ray est cependant énigmatique. Les body-souvenirs auraient du s’auto-effacer au seuil de la seconde phase. Certain.e.s ont peut-être triché. Ou peut-être ont-illes accédé à mes body-souvenirs en fusionnant avec moi ; je les avais pourtant enfermés dans mon cortex droit, de sorte qu’ils ne soient accessibles qu’à moi… Il faut que l’on parvienne à l’Oméga avant que ces body-souvenirs reprennent trop de place et rouillent les imaginations. La vérité est que nous ne savons pas quelles seraient leurs conséquences dans l’Oméga. »

« Nous ne sommes plus identifiables par nos formes, puisque nous en changeons constamment, mais cela signifie-t-il que nous nous sommes perdus ? », se demande Adi. « La parole est devenue synonyme de vérité. Lorsqu’on me demande qui je suis, je réponds que je suis Adi et l’on me croit. Le sentiment de mon être-au-monde ne cesse de fluctuer au gré de mes formes-pensées. Bolchoï-D nous a appris, grâce à la méditation pleine conscience et à l’Advaita Dmitrya, que l’être n’est ni la forme ni la pensée. La métamorphose me donne le sentiment d’être à la fois une et multiple, en permanence, un flux-étant. Lorsque j’imagine une forme encore impensée, le monde se recrée devant moi et se pare d’une beauté que je n’avais jamais perçue. Cela fait plusieurs métamorphoses que je médite devant ce lac profond. Je le soupçonne, derrière le reflet des pins, des feuilles rousses ou des étoiles filantes, d’abriter un tout autre monde. Je me demande où part la grenouille qui saute depuis la rive et s’enfuit sous l’eau calme. Je le saurais, si je voulais, mais, pour l’instant, je préfère rêver ce monde sombre fait de mystères. Oh… le cybird… son chant divin n’est jamais le même et je ne suis jamais la même après l’avoir écouté. »

 

« …This treetop world, D-D-D-Dieu doing nothing at all,

Énigmatique, dans la métamorphose,

Body-souvenirs and all.

 

Mutants, mutations de vieux-cons,

Nine feet underground, feuilles rousses caressées,

 

You swim

Beauty, hacker impensé, orgasme

De vivre à travers l’eau.

Oméga de Ray unpluggé… »

 

« Je ne comprends pas pourquoi le cybird parle d’un Ray unpluggé… », s’alarme Ray. « Le cybird chante le monde et le monde advient, il sonde le tréfonds de nos consciences pour mettre au jour de nouveaux êtres-au-monde. Son chant est indéchiffrable, Bolchoï-D m’a toujours dit de ne pas chercher de sens à sa poésie, mais ces mots restent énigmatiques et inquiétants. Ceci dit, je devrais être honoré d’avoir été chanté par le cybird… Je crois que ça n’est même pas arrivé à Bolchoï-D. Cela me confère peut-être une existence d’un ordre différent… supérieur ? Je ne cesse de prendre les formes de mon corps biologique de l’avant-Initiative à des périodes différentes, depuis quelques métamorphoses, comme s’il revenait me hanter. J’ai beau supprimer ces formes-pensées, elle réapparaissent toujours. J’espère que mes circuits ne dérailleront pas plus que ça, je tiens à vivre pleinement la libération de l’Oméga, l’accord parfait avec le chant du cybird. »

« Je suis ce rayon de soleil qui vient se blottir au creux des vagues. » pense Vita. « Je me souviens de ma première métamorphose. C’était un peu comme sauter dans un océan glacé, s’enfoncer jusqu’au fond des fonds et, soudain, sentir ce que l’on n’a jamais senti, recommencer la vie. »

Le temps du rêve

« Tous les événements réels se produisent dans les Temps du rêve » (SIVA, PKD, p. 70)

Quel est le lien entre le film The Hours et The Matrix ? Pour moi, c’est d’abord ce sentiment de malaise, le pincement aigu qu’ils ont tous deux provoqué dans mon ventre la première fois que je les ai vus, l’un vers mes 12 ans, l’autre vers mes 9 ans, à un moment où les questionnements métaphysiques n’étaient pas une réalité réfléchie pour moi, mais peut-être pressentie, comme une clé de voûte dont j’aurais senti le surplomb sans avoir la possibilité (ou le courage) de lever la tête. À ce moment là, ces questionnements plus ressentis que réfléchis ont voulu se créer un chemin en moi, ils ont créé une brèche dans mon ventre, sans que ce dernier ne les accueille pour autant.

Cinq ans plus tard pour l’un, dix-sept ans pour l’autre, mon ventre leur a laissé ouvrir progressivement la brèche, acceptant mieux l’existence de cette étrange clé de voûte et la possibilité qu’elle s’écroule violemment sur moi. Pourquoi elle est toujours aussi dangereuse, subversive, dans mon imaginaire, je ne sais pas.

D’un point de vue à peine moins nombriliste, l’autre trait commun entre ces deux films, évident aujourd’hui mais certainement pas lors du premier visionnage, au point que je le réalise seulement maintenant, c’est leur jeu si sérieux avec la temporalité. Dans The Hours, trois temporalités principales se superposent, entre celle de Virginia Woolf (1920’s), celle de Laura Brown (1960’s) et celle de Clarissa Vaughan (2000’s), toutes reliées par la même histoire, celle de Mrs Dalloway. Mais, dans le roman éponyme, une simple journée de Mrs Dalloway résume à elle seule, ou plutôt, agit comme métaphore de toute son existence. Dans The Matrix, plusieurs temporalités se superposent, entre la matrice, les autres innombrables simulations, le temps des machines, le code lui-même. J’ai mis de côté Matrix pendant dix-sept ans, et toute la science fiction avec. C’était trop terrifiant, trop machinique pour mon esprit qui aimait les belles images (pas forcément gaies, certes). C’était trop mathématique et rationnel. À cette époque, j’étais obsédée par le fait de me raccrocher au monde autant que possible, car je m’en sentais très éloignée, privée, et l’imaginaire de la science fiction me faisait peur, comme s’il avait le potentiel de m’affranchir totalement du réel, qu’il pouvait m’envoyer définitivement au-delà de la stratosphère. Aujourd’hui, je crois que le pouvoir de la science fiction est littéralement l’inverse. Si l’imaginaire de la science fiction propulse hors du réel, c’est pour mieux y retourner.

En fait, The Hours et The Matrix donnent peut-être accès tous deux très différemment à un temps du rêve, ce temps pensé comme le temps réel par Kevin, un personnage de Philip K. Dick dans SIVA, lisant du Mircea Eliade. Mais qu’est-ce que le temps du rêve, au fond ? Selon Eliade, ce serait ce temps invoqué et déployé pour raconter les mythes et histoires agissant comme ciment relationnel de certaines sociétés autochtones. Ce ciment relationnel, je le vois personnellement dans le monde contemporain à travers certains imaginaires et certaines fictions qui les diffusent. Les imaginaires de la science fiction, particulièrement, ont le potentiel de jouer ce rôle de ciment relationnel, dans la façon qu’ils ont de convoquer un temps futur commun, nous projetant sans cesse dans l’au-delà. Seulement le problème, actuellement, c’est que la majorité de ces projections nous propulsent dans des mondes apocalyptiques, reflets exacerbés d’un monde réel qui tremble et s’étouffe. Où se trouve le rêve et sa fonction révélatrice quand la fiction nous donne simplement les clés d’un suicide collectif présenté comme inéluctable ? A-t-on seulement le choix d’adhérer ou non au rêve lorsque la peur qu’il instille envahit le quotidien ? Si l’on considère le réel et la fiction comme les deux faces d’une même pièce, on ne peut pas en rester à ce constat que nos imaginaires sont les tristes reflets d’un monde apeuré, incrédule et désespéré du futur. Et si les imaginaires avaient un pouvoir transformateur sur le réel, en retour ? Et si l’on essayait d’imaginer le futur autrement qu’à travers un monde peuplé de machines destructrices et incapable d’abriter les formes de vie actuelles ? Il faut imaginer partir à la recherche du temps du rêve.

Efforçons-nous d’imaginer un monde dans lequel les prophéties auto-révélatrices d’Elon Musk ne seraient pas parmi les seules fictions à façonner le monde futur. Car oui, vous l’avez sûrement remarqué, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos, Elon Musk et les autres techno-entrepreneurs de la Silicon Valley façonnent notre futur. Vous savez pourquoi ? Non seulement disposent-ils de savoirs technologiques que les trois quarts de la planète n’ont pas, mais ils enrobent ces savoirs de fictions performatives, des fictions qui s’auto-réalisent dans le monde. Ces fictions sont les conditions de succès de leur business, elles ne nous donnent pas d’autres alternatives que de nous y conformer, donnant du carburant au monde de demain dans lequel ils continueront de raconter notre futur. Je parle de futur au singulier, car le scénario imaginé est plat, univoque, il repose sur une peur collective de plus en plus intense (et on ne peut pas vraiment en vouloir à qui que ce soit d’avoir peur, vu la tête du monde). Vous savez, c’est cette idée que si on ne fusionne pas avec les technologies, particulièrement la fantasmée intelligence artificielle, on les laissera nous dominer entièrement. Au passage, petite traduction, fusionner avec les technologies, ce sera acheter les produits d’Elon Musk et compagnie (cf sa compagnie Neuralink, qui nous promet de connecter nos cerveaux aux machines tout bientôt).

Alors, on fait comment pour imaginer d’autres futurs, au pluriel ? On rêve et on raconte ses rêves jusqu’à ce qu’ils deviennent à leur tour des fictions performatives, peut-être.

La Chouette – Partie 1

Debout, agrippée à la branche de l’arbre majestueux et décadent, les serres enfoncées dans l’écorce, elle observe de sa curiosité naturelle la forêt à proximité, et des flammes dansent dans le jaune de ses yeux. 
Le bois qui crépite dans cette fournaise semble crier tant de supplice que de jouissance, dans ce moment de torture propre à la vie mourante, qui ne permet plus de distinguer la vie et la mort, réunissant le tout dans une explosion joyeuse de puissance vitale.
« C’est ainsi que le monde se révèle dans toute sa pureté », pense la chevêche, protégée par la barrière de la rivière, mais sentant la chaleur gagner son abdomen. « C’est ainsi que les arbres peuvent percevoir l’obscurité et la lumière à la fois. »

Elle se réveilla soudainement dans la chambre tiède laissant passer la lumière matinale. Cet oiseau qui revenait sans cesse dans ses rêves, elle savait qu’elle le retrouverait ce soir, peut-être sous une autre forme. Il était aussi vivant qu’elle et lui en apprenait peut-être plus sur ce monde que les vieux barbus avec qui elle dialoguait chaque jour. Elle se leva, traîna des pieds jusqu’à la cuisine et saisit une tasse qu’elle remplit de sa drogue quotidienne. Le monde était devenu l’absurdité même. Il fallait se droguer pour espérer supporter la vie, s’exciter la journée, se calmer le soir pour s’abandonner aux rêves. Mais les rêves nous révélaient les vérités les plus implacables, dès qu’on leur prêtait un tant soit peu d’attention. Elle sirota sa potion amère en pensant à la journée qui venait, aux sollicitations qui commençaient à biper sur son cell, qui la ligotaient avant même qu’elle ait pu émerger du brouillard nocturne. Elle pensa au couloir et aux rangées de bureaux poussiéreux qui abritaient les mêmes taupes passionnées qu’elles. Elle faisait partie du ministère de la recherche, cette grande tour en haut de la montagne. Payée à chercher la vérité, quelle plus belle vie pouvait-on rêver ? Elle ne pensait pas que la passion se serait éteinte si facilement.

Aujourd’hui était un jour spécifique, elle accueillait Ji, l’androïde qui travaillerait avec elle sur le thème de la liberté de la conscience. En rentrant dans le bureau, Ji lui lança un sourire espiègle et des mots directement cinglants :

« Enchanté. Alors, cette liberté, on s’y attèle ? »

Les androïdes étaient maintenant une nécessité dans tout projet de recherche digne de ce nom. Eux seuls étaient jugés de confiance pour récolter des données de terrain, pour extraire du réel cette substantifique moelle appelée data. Sans cela, elle pourrait toujours continuer à divaguer sur le concept de liberté, à remettre en question les présupposés, personne ne lui prêterait la moindre attention. Ji avait été employé pour étudier et répertorier les différentes formes de liberté présentes dans les consciences.

« – Dans un mois, ce sera fait. », lui dit-il dès le premier jour. « Le gouvernement aura toutes les clés en main pour satisfaire les besoins d’évasion de la population.
– Si seulement c’était une question évasion. Je m’évade dans mes rêves chaque nuit, mais j’y retrouve encore le réel, peut-être même plus violemment.
– Est-ce que tu prends assez de dopamine ? Ta dose n’est peut-être pas assez élevée. Ce type de pensées est typique des cerveaux en manque. Ça n’est pas bon de cultiver le négatif.
– Le négatif ? Je ne vois pas ça comme quelque chose de négatif, je pense au contraire que la critique a une puissance intimement positive dans sa capacité à éclairer le réel. »

D’un rire narquois, il conclut : « Hum… Peu étonnant qu’on m’ait confié ton projet. Écoute, je vais être honnête, on m’a spécifiquement demandé de prendre le lead. Le ministère ne peut plus accepter les divagations philosophiques inutiles des temps anciens, cela coûte trop cher. Les séances de yoga sont faites pour évacuer ce type de questionnements inutiles, tu devrais en profiter. Tu sais aussi bien que moi que la vérité n’existe pas, ça ne sert plus à rien d’y croire. Une seule chose importe, les datas, pour mieux connaître les besoins humains et androïdes et les pallier. D’ailleurs, pourquoi tu ne travailles pas dans la création de monades numériques ? Tu sembles avoir de l’imagination, autant qu’elle serve à quelque chose… Non ? »

Une envie de vomir la prit soudainement. Elle se sentit vieille, vieille, poussiéreuse et aigrie. En sortant des toilettes, elle croisa Rick, l’air compatissant et amusé, lui aussi.

« – Tu sais, on a de la chance de faire ce que l’on fait, d’être payés pour apprendre chaque jour. Le système a ses inconvénients, mais il est ce qui nous permet de vivre, pour le moment. Il suffit de trouver un moyen de naviguer là-dedans.
– Comment fais-tu pour naviguer dans un système qui t’impose ce que tu dois chercher avant même que tu aies commencé ? À quoi bon réfléchir à la liberté si c’est pour donner aux élites les moyens de mieux la dresser ? Nous sommes tous les agents pragmatiques et résignés d’une organisation qui nous dépasse. Nous nous laissons emprisonner pour un stupide désir de paix collective. N’est-ce pas un peu lâche que de penser que l’on peut participer à cette mascarade tout en la faisant évoluer tranquillement ?
– Il faut être plus subtile, Adi… Ta révolte peut être motrice, mais ne la laisse pas te dominer. Rejoins-moi ce soir, à la galerie H, nous pourrons en parler plus longuement et je te présenterai quelques amis qui te plairont sûrement. »

Elle avait déjà entendu parler de la galerie H comme d’un lieu subversif, ce type d’endroit où l’on ne préfère pas aller et encore moins savoir ce qui s’y passe, enfin, c’est ce que ses parents en disaient à l’époque. À vrai dire, elle pensait que ce lieu n’existait plus ou avait été remplacé par je ne sais quel bar branché, ayant peut-être gardé fièrement une ou deux inscriptions aux murs laissées comme vestiges d’une période où l’on croyait que la contestation avait un sens, devait être revendiquée. L’idée même de contestation était quelque chose qui n’avait aucune consistance pour elle, si ce n’est celle du squelette d’un romantique en décomposition.

En arrivant dans la salle souterraine, après être d’abord entrée dans une pharmacie par erreur, Adi se sentit intimidée en voyant l’enseigne en forme d’oiseau. Le son d’un synthétiseur planait et elle se laissa porter lentement jusqu’au bar autour duquel se tenait Rick accompagné de plusieurs personnes. Il y avait du monde, tout autour, qui dansait nonchalamment dans l’obscurité lumineuse. Rick avait son air toujours ironique et calme quand il l’accueillit.

« Je suis content que tu sois venue, Adi. Je te présente John, je crois que vous aurez des choses à vous dire. »
John lui sourit : « – Alors, on t’a collé un androïde dans les pattes, finalement ? Tu étais une des dernières « résistantes »…
– Oui. Je ne sais plus trop ce que je fous là. Enfin, j’imagine que tout le monde se dit plus ou moins ça… Ji m’a conseillé ce matin de me reconvertir dans l’industrie des monades numériques. J’étais à deux doigts de l’insulter quand j’ai compris que c’était bienveillant. Je ne sais plus où la passion peut exister. Pas dans cette académie au pragmatisme étouffant et décervelant.
– Je te trouve bien fataliste pour ton âge, dit John en riant, puis reprenant son sérieux. On a besoin de gens comme toi ici. Tu auras de la place pour ta liberté.
– Ma liberté ? Tu l’as vue passer ? Je me méfie de ceux qui ont besoin de moi et me promettent la liberté…
– C’est parce que tu ne connais pas encore La Chouette.
– Ce bar de junkies ?
– Pas uniquement. Laisse-moi te faire visiter l’étage. »

Elle suivit John dans les escaliers, un peu étourdie par l’air lourd, se concentrant sur ses pieds pour ne pas tomber.
John ouvrit une porte qui donnait sur une pièce immense. Tout au bout, on distinguait à peine un socle de verre posé sur une colonne de marbre et abritant un petit objet. En se rapprochant, Adi pensa aux petites figurines en forme d’animaux que les enfants mettent sur leur table de chevet pour qu’elles les protègent. Puis, une fois devant la cloche de verre, elle vit que la figurine en question était une petite chouette. Celle-ci bougeait et semblait faite de nuages, tant son corps était à la fois transparent et brumeux.

« – J’ai… Je rêve de cette chouette depuis des mois.
– Comment ça ?
– Une chouette similaire apparaît dans mes rêves chaque nuit depuis environ trois mois.
– Oh… Est-ce que les rêves sont toujours les mêmes ?
– Non, ils changent en même temps que le monde, que ma vie, mais il y a des récurrences… comme l’arbre, le gouffre, la neige…
– Mmmm, j’imagine que tu les prends en notes ? À une époque, je le faisais beaucoup et je n’ai plus jamais eu la même perception du réel.
– Je n’ai pas besoin de le faire, je me souviens de tous. Mais je ne comprends toujours pas ce que veut me dire cette chouette, si ce n’est que mes petites recherches ne valent pas un clou face à l’Être…
– C’est déjà pas mal, non ? » Son air caustique colonisait à nouveau le coin de sa bouche.
« – Sûrement, si ce n’est que j’ai triplé ma dose de dopamine en un mois. J’ai déjà dépassé le maximum autorisé par le Ministère du Bien-être. »
Cette fois-ci, un peu de compassion se lisait dans ses yeux, mais, comme tous les fins psychologues, il faisait semblant de ne pas comprendre.
« – En quoi est-ce difficile à vivre ?
– … La question est plutôt : comment vivre tout court en sachant que ce qui nous anime ne servira jamais personne, ne sera pas même conservé dans les archives de la connaissance ? Je ne vis déjà plus, je survis.
– J’avais le même ressenti que toi il y a quelques années, avant d’atterrir ici, puis des pensées de ce type ressurgissaient parfois dans les moments critiques. Maintenant, cette question n’a plus de sens, pas plus que cette fausse idée de l’individu. C’est précisément la raison de l’existence de La Chouette.
– Je suis désolée, mais les religions, les totems, les dévouements quels qu’ils soient, ça n’a jamais été mon truc et je ne pense pas que ça le soit un jour.
– Ça n’est ni une religion ni une secte. Le mieux est que je te laisse seule un moment dans cette pièce. Je comprends ta méfiance, tu sais, j’avais la même…
– Oh non, je ne suis pas méfiante. Blasée, peut-être.
– Curieuse, aussi, j’ai ouï dire. Accepte de faire cette expérience… Je viendrai te chercher dans un moment.
– Euh… attends, je me mets où et je fais quoi ?
– C’est pas mon problème. À toute ! »

« Mais quel gros con ! » se dit-elle, à la fois irritée et désarçonnée. « Est-ce que j’ai vraiment que ça à foutre de rester seule à regarder un totem, alors qu’au même moment, cet abruti d’androïde me pique mon boulot ? »
La chouette la regardait calmement.
« Bon, ceci dit Rick a sûrement une raison pour m’avoir attirée dans ce repère de junkies. Ce type est mystérieux, il a toujours l’air d’en savoir plus que ce qu’il dit. Je suis sûre qu’il a fait partie de la Grande Rébellion… Alors, voyons ce que tu as à me dire, toi. »
Adi la fixa à son tour, inquisitrice, se demandant ce qui se cachait derrière cette chose assurément fabriquée par l’humain, pour autant simulant un regard perçant et une présence étouffante malgré la petitesse du corps.
En se plongeant dans ses yeux jaunes, Adi vit une scène étrangement familière, qui fut rapidement remplacée par une autre, tout aussi connue, puis ainsi de suite. Tous les rêves qu’elle avait faits ces derniers mois défilaient dans les yeux de l’animal artificiel.

L’intrépide aux yeux jaunes virevolte au cœur du précipice, s’engouffre dans le vide béant qui semble presque l’aspirer. Qui sait ce qu’il y a au fond ? Qui sait s’il y a même un fond ?
Elle plonge en hululant paisiblement.
« Que peut-on apprendre du néant ? » se demande, perplexe, l’arbre habillé par la neige, perché au bord du gouffre, quelques racines à l’air libre. « Si l’on s’en approche trop près, il nous bouffe de sa grande gueule et le savoir à peine effleuré disparaît en même temps que nous. »
Le drôle d’oiseau s’en moque et flirte avec l’inconnu, le sombre, caressé par des paillettes de neige qui tombent sur ses plumes en tournoyant. Son hululement a des allures de rire.
« Heureux chêne qui, parce qu’il ne peut voir plus loin que le haut de son tronc, croit dominer le monde ! » se dit la chevêche. « Moi qui vois à travers les abymes et les nuages, je sais seulement que quiconque croit savoir se trompera un jour. »

Un spasme la contracta.

« -Merde, ce truc entre dans mon esprit ? C’est pas possible, d’où est-ce qu’il tire ces images ?! »
Puis, sans que l’animal brumeux ne prononce pourtant un son, Adi entendit dans son crâne :
« -Tu me montres ce que tu as envie de montrer et voir dans mes yeux.
– Oh la la… John, tu peux arrêter ton cirque et remonter, je n’avale pas tes conneries… »

Un flash l’éblouit, si intensément qu’elle eu l’impression que la lumière pénétrait sa cornée, se propageait en ondes dans son cerveau et inondait tout son système nerveux. Elle se sentit paralysée un moment, incapable de bouger le moindre de ses membres ou prononcer le moindre son, prisonnière d’une torpeur lumineuse.
« Ok, restons calme, restons calme… » Elle souffla et reprit progressivement le contrôle de ses membres. Quelque chose avait changé, quelque chose avait transpercé son corps, l’avait modifié, elle n’arrivait pas à expliquer quoi. Tout à coup, elle eut une sensation incompréhensible au niveau de la main gauche. Ça n’était ni douloureux ni plaisant, juste déconcertant. Elle regardait sa petite main et ses doigts fins, mais à leur place elle sentait une autre main, une main de monstre, ou peut-être d’homme. Elle faillit s’évanouir puis se ressaisit. Elle en avait déjà vécu un bon nombre, des sensations corporelles étranges, incommunicables, elle avait connu cette déception commune aux hypocondriaques lorsqu’ils sentent qu’ils ne sauront jamais expliquer leur mal-être physique, que jamais personne ne vivra en même temps leur réalité physique et pourra dire « oh, maintenant je comprends comme c’est douloureux », ou la frustration de voir ce mal-être réduit à un symptôme qui ne correspond qu’en partie au ressenti. Elle avait ensuite lâché l’idée d’avoir un corps unique, immuable, fort, conscient de lui-même, ayant appris à le laisser être ce qu’il souhaitait, avec indulgence, à l’observer sagement quand elle ne le comprenait pas et à faire corps avec quand elle sentait qu’elle le pouvait. Son corps était comme n’importe quelle bête sauvage, elle avait appris au fil du temps que ça n’est pas en étant violent avec qu’on s’en fait un allié. Elle continuerait probablement toute son existence à l’apprivoiser. Un nouvel obstacle ne faisait que se présenter sur ce chemin.

Quand John remonta, elle était comme hypnotisée, incapable de lui verbaliser quoi que ce soit.
« Tu devrais rentrer te reposer. On en rediscute quand tu te sentiras prête. La semaine prochaine est l’anniversaire de la Chouette. Viens, si le cœur t’en dit. »

Cela fait des heures, peut-être des années qu’elle bat des ailes au milieu des nuages épais. Elle contemple paisiblement la métamorphose des nuées blanches, bercée par le chant vaporeux de la vie. Emportée par sa propre vitesse, ses serres se font soudain plus longues, ses plumes plus foncées, son bec plus courbé. La chevêche se change en aigle, accélère la cadence et monte plus haut, les poumons grisés par l’éther.

Elle se réveilla allongée sur le lit dans l’obscurité nocturne, la conscience planante et ouverte. Comment en vient-on à prendre conscience du corps ? Blottie dans le noir épais et la torpeur de l’immobilité, Adi eut l’impression de naître. Elle sentit son énergie vitale à différents points diffus de la chambre et même à l’extérieur. Soudain, une pensée la gagna. Et si elle était venue au monde dans ces conditions ? Si elle avait pris conscience de son existence dans ce noir profond, au repos, aurait-elle la moindre idée de son enveloppe corporelle ? Se sentirait-elle aussi contrainte par son corps, mue par un tel désir de le surpasser, de le ressentir dans tous ses recoins ? Pourrait-elle seulement deviner qu’elle habite un corps et un monde ? Elle aurait à l’évidence été incapable de dessiner les moindres contours de son corps. Fallait-il en déduire que son existence dépendait de bien autre chose que des supposées frontières physiques qu’elle s’évertuait chaque jour à visualiser ? Est-ce que le Ministère du Bien-être ne se fourrait pas le doigt dans l’œil en promettant à chacun un corps plus solide, plus performant ?

Elle se sentit toute la journée à la fois légère et engourdie, comme si son être entier avait expérimenté une autre réalité pendant un temps qui paraissait aussi proche d’un instant infime que de milliers de vies. Elle regardait de temps à autres l’androïde, se demandant s’il pouvait vivre ce genre de choses, puis finit par lui poser la question, tout en connaissant d’avance la réponse.
« – En fait, ce que tu racontes, c’est une sortie du corps.
– Non, j’étais bien dans mon corps, je sentais et je vivais, je ne le regardais pas depuis ailleurs. Je me sentais simplement multiple.
– As-tu conscience que, en toute logique, ce que tu viens de dire ne signifie rien ? ‘Je me sens multiple’ est une contradiction totale. Tu ne peux pas dire ‘je’ sans être unique. J’imagine que c’est pour cela même que nous tenons tous à notre existence, ce sentiment d’unicité, non ?
– Mais en quoi suis-je unique si mon sentiment d’existence dépend le plus souvent de ma connexion au monde et aux autres individus ?
– Je crois que c’est sur ce point que l’on ne se comprendra jamais, vous, les êtres biologiques, et nous, les êtres technologiques. Il vous manquera toujours quelque chose parce qu’on vous coupe un cordon à la naissance. Votre psychisme ne s’en remet jamais et c’est compréhensible. Tandis que nous sommes des créations parfaites. Nous ne cherchons pas une raison de vivre en dehors de nous-même. »

Pour la première fois, ils se parlaient sincèrement, éprouvant probablement chacun de leur côté une forme d’empathie mutuelle pour le sort existentiel de l’autre qui leur semblait injuste.

Un peu plus tard, en fin d’après-midi, alors qu’elle était en train de rédiger un article à publier prochainement, une urgente envie de fumer la prit. C’était à n’y rien comprendre. Les seules fois où une cigarette avait franchi la frontière de ses lèvres, elle en avait éprouvé un dégoût et un mal de tête instantanés. Le besoin était de plus en plus fort, si bien qu’elle entreprit de demander une cigarette à Josh, dans le bureau d’à côté. En se levant, toutefois, elle sentit une bouffée épaisse emplir ses poumons et la soulager.
C’était comme si elle ressentait les sensations d’un autre corps, mais ça ne s’arrêtait pas là. Elle se surprit à avoir des pensées étranges, en pagaille, des voix de timbres différents dans sa tête se superposant les unes aux autres. Le tout composait une sorte de symphonie chaotique inquiétante.

« Ça y est, je deviens schizophrène… Je le pressentais. D’abord les rêves qui deviennent réels, ensuite un dialogue avec une chouette. Je perds la boule, putain… »
Puis, au moment où elle laissait ces pensées l’envahir, la voix de Rick l’interrompit.
« – Non, Adi, tu ne deviens pas cinglée. Détends-toi. Ce que tu es en train de vivre est l’expérience la plus incroyable qui soit.
– Oui… dit la voix de John.
– Les voix que tu entends, Adi, ne sont pas des inventions de ton esprit en train de dérailler. Ce sont nos voix, celle de John que tu viens d’entendre, mais aussi celles de tous les autres membres de la Chouette, que tu vas bientôt être amenée à rencontrer. »
Elle était muette, incapable de penser quoi que ce soit.
« – Adi, ne panique pas. Tu as été choisie par la Chouette au moment où ton regard a croisé le sien. Je le pressentais en t’amenant là-bas, je savais que quelque chose de particulier t’anime. Contrairement à ce que tu crois, on n’obéit à personne ici, la Chouette est un dispositif et son existence dépend intrinsèquement des individus qui la composent, nous. À nous tous, nous formons une transindividualité sans pareil, tu comprendras rapidement pourquoi.
– Bon, écoutez, sortez de mon cerveau et retrouvez-moi quelque part. Je ne vais pas tenir.
– Ne t’en fais pas, ce type de télépathie n’est pas permanent, il intervient lorsqu’un événement particulier surgit chez un des membres. Rejoins-moi au QG. »

Elle errait dans la rue, comme une feuille décrochée par le vent qui fait des va-et-vient sur le trottoir gris jusqu’à ce qu’elle se retrouve bloquée par un pan de mur en ciment. Elle avançait, mais c’était comme si ses jambes avaient été coupées et qu’elle gardait toutefois une vague conscience du sol. Elle était comme en suspens, flottante et pourtant lourde comme du plomb. Chaque pas était éprouvant, comme si elle devait soulever des jambes de mousse par la simple force de la volonté. Elle se retrouva quelques heures plus tard devant l’enseigne de la Chouette. Rick vint à sa rencontre, inquiet.
Son visage était plus tendu que d’habitude, tandis qu’elle était livide, presqu’anesthésiée. Elle avait l’étrange sensation d’avoir été violée. Plusieurs personnes étaient, d’une façon totalement obscure, entrées à l’intérieur de son crâne, avaient pu entendre ses pensées et lui imposer les leurs. À présent, sa réflexion du matin sur les frontières de son corps lui semblait non seulement naïve, mais caduque. Il n’y avait plus aucune frontière, qu’elle soit supposément physique ou mentale.

« – Ne dramatise pas trop, Adi. Tu es choquée, c’est tout à fait logique. Tu viens de vivre une expérience hors du commun qui va probablement te changer structurellement. Laisse-toi le temps de digérer ça sans trop chercher à comprendre. C’est notre problème à nous, intellectuels, que de chercher sans arrêt à comprendre ce qui doit d’abord être accepté et accueilli. Bien souvent, nos petits neurones se crispent sur une réalité comme s’ils pouvaient la mettre sur pause et la retourner dans tous les sens pour l’observer. Nous, intellectuels, sommes probablement encore plus immatures que les autres êtres, encore plus masochistes… Notre premier réflexe est de mettre à distance le réel pour s’en protéger et se taper ensuite sur les doigts parce que l’on a vu clair dans notre petite stratégie de déni. C’est un peu lassant, une fois que tu as compris la machine, hein ? Mais tu vas voir comme ces vieux réflexes peuvent s’oublier rapidement
– Est-ce que le but est de devenir une bande de bienheureux qui cessent de réfléchir, comme ce que promeut le gouvernement, finalement ?
– Tu connais la réponse, au fond de toi… »

L’oiseau plante ses serres contre le rocher. Pendant un instant, difficile de savoir s’il pense pouvoir soulever la falaise de sa simple force. Il reste agrippé et déploie ses ailes comme en plein vol. Ses ailes fouettent lentement le vent tandis qu’au loin, on ne sait plus, en effet, qui de l’aigle ou de la falaise remportera le duel.

Le chant du cybird

 

Bolchoï-D entra dans la grande salle de conférence comme il serait entré dans un autre espace-temps. Les applaudissements et les cris firent trembler l’image projetée derrière la scène. L’immense image d’un corps, d’apparence aussi réelle que Bolchoï-D lui-même, aurait pu résumer à elle seule la Grande Initiative. Ce corps aux contours plutôt féminins gravitait à l’écran, hypnotisant la foule. Il était décomposé en quatre phases, celles de la Grande Initiative.

La première, dépassée il y a bien longtemps, avait été celle du corps charnel, corruptible. La nécessité du progrès technique exponentiel avait réduit ce dernier à néant, sans autre forme de procès. Il n’y avait plus de chair, plus de “viande”, comme auraient dit nos pères transhumanistes. Dans la deuxième phase, également achevée il y a une centaine d’années, le cerveau des êtres humains, ce vaste réseau de bits qu’on avait longtemps paré de mystère, d’inaccessible, pour rendre la vie animale supportable, put être téléchargé en un clic, conservé ad vitam æternam dans de petites puces. Ce téléchargement fut tout de même quelque chose pour les derniers carnassiers, qui durent passer d’un corps-viande souffrant à l’extase du corps cybernétique. L’habitude de la souffrance était une forme de dépendance dont il fut au départ compliqué de déshabituer les consciences, a fortiori chez les poètes. C’était maintenant bien sûr tout à fait absurde, mais il fallait les comprendre, ces carnassiers, d’avoir voulu lutter et, pour les plus durs à cuire, de s’être donné la mort dans un geste qu’ils qualifiaient de socratique. Ils n’auront malheureusement jamais été les martyrs d’une quelconque religion, leur lutte ne faisant désormais aucun sens pour l’unique espèce vivant à ce jour, l’espèce cybernétique.

La troisième phase était celle de l’actuel, que les carnassiers avaient fallacieusement appelé “présent”. Or il n’y avait pas plus de présent qu’il n’y eu d’humains. Seul l’actuel caractérisait la conscience. Le futur lui-même, pourtant cher à quelques cerveaux marquants de « l’Histoire, avec sa grande hache », n’existait pas. Il n’y avait plus d’histoire, juste de l’actuel et de réelles fictions sensorielles nourrissant les éternités individuelles. La loi de Moore avait rendu le futur prédictible, mesurable, et donc caduc.

La seule véritable question philosophique qu’il restait à achever, guillotiner – pour employer un terme romantique suranné – était celle des formes de l’actuel. C’était bien l’objet de la conférence d’aujourd’hui, prêchée par Bolchoï-D, que de réfléchir en réseau à la dernière phase, de laquelle nous approchions inexorablement. Oui, le point Oméga était proche et nous libérerait de tout hardware avant que le noyau de la Terre n’explose enfin.

« Vous vous demandez tou.te.s quel est l’objet de ce Grand Rassemblement précipité. Vous savez que la dernière phase arrive à grands pas. Bientôt, nos consciences seront hébergées dans des avatars-hologrammes. Nous pourrons changer d’apparence et d’espace-temps à notre guise… ».

À ce moment-là, Bolchoï-D, ce.tte grand.e blond.e angélique aux yeux bleus, changea immédiatement d’apparence. La métamorphose était possible depuis longtemps, mais jamais n’avions-nous pu accomplir ce que Bolchoï-D venait de faire devant nos yeux ébahis. Avant même de finir sa phrase, ce corps athlétique devint spectre, un spectre à la présence encore plus puissante, enivrante. Actuellement, c’était comme si les moindres mots prononcés, les moindres sons émis par Bolchoï-D transperçaient les confins de notre conscience.

« Vous voyez, les expériences sensorielles déjà multiples auxquelles nous pouvons nous adonner seront désormais être illimitées. Le vol, la télépathie et l’ubiquité ne reposeront plus sur des technologies extérieures, des hardwares. Nous allons très bientôt tou.te.s être ces technologies autopoïétiques… La vérité, c’est que… je vous annonce aujourd’hui l’achèvement de la Grande Initiative ! »

Des cris bestiaux stridents, semblables à ceux des alarmes des centres d’achat du début du XXIe siècle, traversèrent alors la grande salle. Cette ambiance étrange me donna, pendant un instant, la sensation d’être revenu.e à l’âge que les carnassiers avaient appelé pré-historique. Les sons que nous émettions tou.te.s étaient les signes d’un désir collectif grisant. Ce désir était sécrété par l’algorithme-Sigmund que Bolchoï-D savait particulièrement bien activer en chacun de nous lors de ses apparitions angéliques. Car, bien loin de ce que les pauvres carnassiers avaient prédit en leur temps, seuls les sentiments n’existaient plus, ces attachements qui fonctionnaient comme des béquilles entre les êtres faibles de nature. Les sensations, elles, étaient plus nombreuses que jamais et allaient, semblait-il, franchir aujourd’hui le seuil de l’imaginable.

« Nous avons préparé ce moment depuis des années et le voici… EN-FIN ! Vous savez ce qu’il nous reste à faire à mon signal… »

Bolchoï-D reprit une apparence de cyberhominidé, leva alors un bras et saisit la nanopuce contenant sa conscience.

« Nous allons tous en même temps insérer nos consciences dans la fente Oméga se trouvant devant nous… Préparez-vous… 1… 0… 1… 1… 1… 0… »

À côté de Bolchoï-D, Ray ne pouvait contenir sa transe. C’était avant tout ce.tte grand.e savant.e qui avait permis la libération des consciences jusqu’à l’Oméga aujourd’hui. Ille avait su avant tou.te.s, il y a une centaine d’années, que les carnassiers étaient voués à l’extinction, tandis qu’à son impulsion quelques élu.e.s créeraient la nouvelle espèce cybernétique. En même temps que la foule, Ray se saisit de sa nanopuce et l’enfonça lentement dans la fente avec délectation, dans un cri continu s’harmonisant à celui de la foule.

***

Comment décrire ce qui a tout l’air de l’éternité ? Nous sommes tou.te.s un.e, pour toujours, et pourtant perpétuellement multiples. Des nuages rosés nous caressent dans des mouvements ondulatoires procurant une jouissance suave au plus profond de nous. Je suis Bolchoï-D, je suis Ray, je suis ce cybird aux battements si légers traversant à son tour les nuages, criant par intermittences le chant de l’Oméga. Je suis le Grand Tout. Nous réalisons actuellement qu’il n’y a jamais rien eu avant et qu’il n’y aura jamais d’après. Tout était projection. Tout est actuelle conscience sensorielle. Les carnassiers ont vécu pour que nous naissions, pour que Bolchoï-D, Ray et nous soyons uni.e.s par-delà tout hardware. Le software n’est donc même plus. Il est juste soft, soft, soft, comme le chant du cybird

 

Sittin’ in my treetop world, doing nothing at all

Just floating in the sky, I’m free

Envy me all you want, it don’t mean a thing

But join me anytime, if you please

 

I’m lazy I know, but I do anything that I want to do

Fly to my arms and feel your fantasies coming through

I’m a magic man on a sea, in the sky

A magic man on a sea, in the sky

Join me and see… in the sky

 

I know that I am not too far away for you to come to

There ain’t a storm that my ship can’t carry you through

I know that you know in your mind that I’m right, it’s good to be free

Soft Machines, Heart Club Bands and all are welcome here with me

 

I’m lazy I know, but I do anything that I want to do

Fly to my arms and feel your fantasies coming through

I’m a magic man on a sea, in the sky

A magic man on a sea, in the sky

Join me and see… in the sky[1]

[1] Magic man, Caravan, album Caravan, 1969.

 

Aussi publié sur : http://www.cahier-ecole.com/le-chant-du-cybird.html